Le Village du Peuple Etrange Voyageur

pour nos pensées, nos petites histoires et nos joutes littéraires autour des voyages


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Debriefing II

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geob

Re: Debriefing II

Message par geob le Ven 10 Mar - 9:35


Ah je suis sûr que la rencontre de Karin et Lilie aurait fait des étincelles !
Et moi, je suis rendu compte de mon énorme bourde : j'ai écrit anthropologue au lieu... d'archéologue ! C'est Voulzy qui m'a déconcentré !
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Lilie

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Re: Debriefing II

Message par Lilie le Ven 10 Mar - 9:58

Ca va, t'as pas mis "podologue"! rire

Lilie
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geob

Re: Debriefing II

Message par geob le Ven 24 Mar - 4:54

DEUX ALLEMANDES




                                                  II    
                                           
                   

Karin, une archéologue qui écoute du metal  

 
                        ( suite et fin)      


               Ce  matin là, leur dernier matin à Chian House, Karin et Willi sont assis à leur table habituelle, proche de la piscine. Je m'installe près de Willi. Karin, en face de son compagnon, a son grand carnet noir -Moleskine?- posé devant elle. As-tu écrit ce matin? Non, me dit-elle, avec une moue et un haussement d'épaules qui veulent dire que cela n'a aucune importance. Son travail est si prenant, elle voyage donc pour ne s'obliger à rien, se laisser vivre le plus agréablement possible, loin de Ratisbonne. Se laisser vivre ne veut pas dire pour elle ne pas avoir de projets. Ainsi, en fin de matinée, ils s'en retourneront à Chiang Maï pour louer une grosse moto, ensuite ils se rendront au Cambodge jusqu'à Angkor Vat. Sacré périple, Willi est un vrai motard,  il assure sur la route.

On parle, on papote, souvenirs comme des bulles de savon sous un soleil déjà chaud. Tout est éphémère, apprécions ces moments qui nous donnent l'impression de ne s'être jamais séparé, demain sera un autre jour. Mais voici le vieil australien qui est sorti de sa chambre, il passe entre la table et la piscine, ahanant, efforts pénibles pour faire avancer son corps encombrant engoncé dans sa salopette "coluchienne". Il nous voit, me voit, s'arrête, redresse sa face rougeaude aux joues rondes, et se lance dans sa diatribe mécanique, et surtout vaine. Puis, tout à coup, il change de physionomie, déclenche un sourire mielleux pour s'informer de la santé de Karin (en anglais).
- Comment ça va ce matin?
Et elle lui répond. Ce n'est pas une réponse convenue, je sens que Karin est crispée, qu'elle force sa nature, et je vois même du rouge sur ses joues. Oh Karin, comme le rouge te va si bien aux joues !  Et le vieil homme, lui, reste bouché bée, il a l'air abasourdi. Au bout d'une vingtaine de secondes,  il s'en va sans dire un mot. Karin se remet face à nous,  elle me regarde et, encore sous le coup d'une visible colère, elle me traduit ce qu'elle lui a dit. Voici en résumé ce qu'elle lui a balancé :

Moi, je vais très bien, mais toi tu te comportes mal en disant des choses dégueulasses alors que tu ne sais rien de la Thaïlande, tu ferais mieux de te taire. Lorsque on ne sait rien, on la ferme. J'aime pas tes propos stupides, tu es un ignorant et j'aime pas qu'on insulte mes amis...


Oh bon dieu ! Paradoxalement, je reste froid, imperturbable, je ne la remercie même pas, je suis tellement ébahi que cela m'aide à contenir une grande émotion qui affleure aux bords de mes lèvres. Je voudrais tant la serrer dans mes bras, juste un remerciement muet, sans pathos. C'est si inattendu ce qu'elle vient de faire, si fort, si déterminé.  Et moi je reste muet, ne sachant que dire, alors Karin, après un silence comme un arrêt sur images, se met à parler en allemand avec Willi, sans doute lui explique-t-elle ce qui s'est passé, puis nous reprenons notre conversation malencontreusement interrompu par le vieil homme.


Lorsque nous nous sommes quittés, j'avais le cœur qui battait fort, c'était peut être la dernière fois que nous nous voyions. A l'hiver prochain, qui sait? Mais avec le temps qui fuit, se sauve, celui du calendrier où les jours s'arrachent feuille par feuille, déchire notre vie, et celui qui dépose des bombes à retardement dans nos artères, se dire à la prochaine devient de plus en plus aléatoire... quitte ou double? Si un soir un Ratisbonne tu prends le temps de jeter un coup d’œil sur ces lignes, Karin sache que j'ai dit aux amis, en leur racontant ta colère, ma satisfaction d'être revenu à Chiang Rai : tu m'as offert un rare cadeau en prenant ma défense ! Tu es la deuxième femme dans ma vie a avoir eu ce culot, ce courage, et toi aussi tu es allemande ! Une scène que je n'oublierai jamais ! Ah Karin, je ne connais même pas ton nom de famille, après tout ce sont les rencontres de voyage éphémères les plus belles, et c'est pourquoi, en définitive, nous restons étrangers  l'un à l'autre, comme dans le poème d'Antoine Pol "Les passantes".

http://actu-aux-poetes.forumactif.fr/t859-antoine-pol-les-passantes



Tandis que j'écrivais ces lignes, une chanson est venue accompagner mes journées, même sur la moto je la chantonnais dis donc ! Pourtant, je l'ai écoutée si peu, et puis il y a si longtemps, c'est "Karine Redinger". "Redinger", Je trouve que cela t'irait bien, comme tes longs cheveux noirs qui brillent dans ma mémoire.        

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geob

Re: Debriefing II

Message par geob le Ven 21 Avr - 10:50

Exorcisme

I



Tous les samedis soirs, à Chiang Rai, je me rendais au "walking market" : il se déroule sur une rue orientée est-ouest fermée à la circulation, sur au moins un kilomètre, avec les stands au milieu et sur les côtés le long des trottoirs. Il y en a un autre le dimanche, dans un quartier excentré, mais je n'y ai jamais mis les pieds - en fait, c'est juste le marché qui se déplace.  Chaque week-end, dans ces deux quartiers, on retrouve donc toujours les mêmes stands, les mêmes marchandises et les mêmes vendeurs, et pourtant il y a toujours du monde. Chiang Raï n'est pas une grosse ville, elle doit avoir dans les soixante dix milles habitants, cela n'empêche pas un succès de fréquentation : les gens ne se lassent pas de tourner autour de l'îlot central formé par les stands au milieu de la rue, ils se laissent porter par le courant humain qui coule doucement, toujours dans le sens des aiguilles d'une montre - cela ne veut pas dire que c'est obligatoire, mais, avec la pratique, on réalise à quel point c'est pénible de déambuler à contre courant.

Tous les samedis soirs, je me laissais porter par le courant jusqu'à l'endroit où il y a les stands... de massage ! Cela se passe donc en public, aucune importance car, tout en se faisant masser, on voit les gens qui déambulent, l'animation en général, et moi j'aime bien me faire masser les pieds tout en observant les thaïlandais, rarement seuls, toujours en famille ou avec des amis.

Un samedi soir, donc, j'arrivai tranquillement devant ces stands où une activité intense m'indiquait que je n'étais pas prêt de me faire tripoter les pieds. Les thaïlandais et les touristes asiatiques aiment bien cela - quelques rares farangs aussi-, alors, plutôt que faire demi-tour, j'allai jusqu'au bout de lla rue adjacente où ils s'installent, vers le dernier stand. Et là, il y avait juste  une touriste occidentale en train de se faire masser. On me proposa de m'installer à côté d'elle, ce que je fis sans hésitation, et prit place sur le transat -ou chaise longue- près d'elle. Elle était ravie...  mais surtout jeune, jolie, souriante, illuminée par une joie de vivre  communicative que je ressentis aussitôt dès nos premiers échanges - un thaïlandais posa un tabouret devant mes pieds surelevés, et commença son office, tout en écoutant notre conversation qui semblait l'intéresser.

C'était une canadienne qui ne parlait que parcimonieusement le français, surtout lorsque elle se rendait compte que je ne la comprenais pas toujours. Bon, tous les canadiens ne sont pas québécois, en tout cas elle me charmait par sa joie d’exister, du coup je m’efforçais  de me faire comprendre dans mon sabir anglais parfois loufoque. Elle avait vingt ans. Elle rejeta l'étiquette de touriste : elle était en Thaïlande parce qu'elle était missionnaire ! Missionnaire? A 20 ans? Elle me disait cela joyeusement, moi je riais, je riais sans me moquer, juste parce que je trouvais cela tellement incroyable, cela me procurait aussi, j'ose à peine l'écrire, de la joie, au point de me sentir heureux, léger, sans soucis. Elle voyageait avec ses amis, aussi missionnaires, qui n'allaient pas tarder la rejoindre après s'être baladé dans le marché. Et moi? Moi? Je passe les hivers à Chiang Rai, et je me fais masser les pieds parce que cela me soulage le dos. Le sourire s'effaça de son visage, elle eut l'air peiné. Voulez-vous qu'avec mes amis nous priions pour vous?  Je fus surpris par cette proposition inattendue, incongrue en ce lieu public, alors j'eus un instant d'hésitation, après tout elle me semblait tellement sincère, cette jolie missionnaire, que je n'eus pas le cœur de lui refuser ce à quoi elle avait décidé de consacrer sa vie. Oui, bon, une petite prière ça ne mange pas de pain, et puis pas envie de la vexer, de l'humilier par un refus de mécréant invétéré. Justement, les jeunes gens qui venaient d'arriver devant nous étaient ses amis : deux garçons, une fille, tous souriants, heureux de vivre, bruyants. Ils affichaient tous une beauté insolente, surtout la fille, une blonde aux cheveux courts et bouclés qui semblait être le soleil de ce groupe tant son charisme les irradiait. Ma voisine de massage me présenta ainsi : c'est un français, il a mal au dos, il accepte que l'on prie pour lui. Ouh la ! Il se trouve que son amie parlait bien le français, elle s'est approchée de moi, à la hauteur de mon épaule droite - j'étais donc toujours avachi sur cette chaise longue, et le thaïlandais me massait toujours un pied, tandis que ma voisine remettait ses tongs car un des jeunes gens, sans doute celui qui tenait la caisse commune, paya la demi-heure de massage à son masseur. (une heure  140 baths, une demie-heure 70 baths, il vaut mieux prendre une heure c'est beaucoup plus efficace). Certes, elle s'exprimait très bien en français, mais avec une voix forte, tonitruante ; elle n'était pas vraiment discrète, pas timide du tout, au contraire de moi qui  m’inquiétait de devenir l'objet d'une telle sollicitude de la part de ces missionnaires en goguette. Elle me demanda de confirmer si je voulais subir leur prière, bien entendu elle n'avait pas dit "subir", seulement je pressentais que cela allait être le cas et que j'étais mal embarqué, en fait, j'étais coincé, avachi sur cette chaise longue, j'étais dans l’impossibilité de prendre  la poudre d'escampette, alors, lâchement, non, non, pas lâchement, disons surtout par gentillesse, une gentillesse excessive, toujours dans l'optique de ne pas les vexer inutilement, j'acceptai.

Je n'aurais pas dû...
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Lilie

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Re: Debriefing II

Message par Lilie le Ven 21 Avr - 15:35

Te voilà bien embarquer sur ta chaise longue, Geob!... Et nous avec! rire

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geob

Re: Debriefing II

Message par geob le Mar 9 Mai - 10:47

Exorcisme


II


Lorsque j'imagine tous les paramètres d'une situation dans laquelle je devrais me dépatouiller, cela se déroule toujours exactement comme je ne l'avais pas prévu. Ainsi, après avoir accepter cette offre charitable de prier pour moi, je ne m'attendais à ce qui allait suivre. La missionnaire qui parlait francais resta près de mon épaule droite, celle qui venait de se faire masser se positionna près de mon épaule gauche, et chacune posa une main légère sur mes épaules accueillantes tandis que leurs amis, les deux jeunes gens athlétiques qu'on aurait dit sortis tout droit d'une université américaine, s'agenouillèrent de part et d'autre de la chaise longue en posant chacun une main sur mes tibias - non, en fait ils mirent leurs mains sur le bois de la chaise longue car le thaïlandais, très gêné par ce bouleversement de ses habitudes, continuait néanmoins à me masser un pied.

Oh non ! C'était quoi, ce cirque? Cette mise en scène dont je ne pouvais deviner la finalité me laissa pantois,  et puis tout à coup  une sourde inquiétude me gagna : dans quel pétrin je m'étais fourré?

Alors la prière commença, mais pas discrète, vraiment pas du tout discrète. La voix puissante de la missionnaire près de mon épaule droite s'éleva dans la nuit de Chiang Raï, tandis que celle sur ma gauche me parut bien timide, et les autres, à mes pieds, je n'entendais rien, ils marmonnaient sans doute. Bon sang ! Oh ce vacarme ! Et les thaïlandais qui se faisaient masser jetaient un œil curieux avant de se repencher sur les écrans de leurs smartphones. Et moi, je m'enfonçais de plus en plus sur la chaise longue, je ne désirais pas devenir le centre de l'attention des thaïlandais, oubliant qu'ils ne se mêlent jamais des affaires des autres, je voulais juste me dissoudre, disparaître, sous cette voix chargée de décibels agressifs qui semblaient vouloir m'écraser, me réduire à néant. Je levai la tête pour observer la vociférante missionnaire : mon angle de vue en contre plongée me la rendait encore plus impressionnante : elle avait les yeux fermés, elle me paraissait en transes, habitée par je ne sais quelle force diabolique.... oui, diabolique, car je ne comprenais absolument rien à cette prière claironnée dans une langue bizarre, étrange, dont je ne savais déterminer sa provenance. C'était quoi cette langue, bon sang, je ressentais de plus en plus un profond malaise quand, soudain, le film "L'Exorciste" s'afficha dans ma mémoire. Que l'on se souvienne quand la possédée hurlait dans une langue ancienne, qui se perdait dans la nuit des temps : c'était le diable qui abreuvait d'injures le prêtre ! Oh nom d'un chien ! Ca craint ! Même mon masseur me paraissait visiblement inquiet, la tête enfouie entre ses épaules, les yeux hagards. Cétait bien ma veine ! Pour une foi que je laissais Dieu entrer dans ma vie, c'était le diable qui s'invitait !

Enfin, cela finit par s'arrêter. Le calme après la tempête ! Aussitôt, la ténor de ce quator de missionnaires enjoués, aux dents parfaites et bien blanches, me demanda, avec un sourire satisfait,  si j'allais mieux. Le service après vente, quoi ! Pour ne pas la décevoir - décidemment, je suis trop gentil -, je répondis prudemment :
- Je verrai demain matin !
Alors, enchantée par ma réponse, elle lança à la cantonnade, enfin je veux dire à ses amis :
- Il a dit qu'il verra demain s'il va mieux.
Elle affichait cette fois-ci un grand sourire ravageur, elle n'avait l'air de douter de rien, et pour elle, et sans doute aussi les autres, demain j'irai mieux. Mais ce n'était pas ça qui m'intéressait, une question me démangeait :
- Vous avez prié dans quelle langue, je n'ai pas su déterminer l'origine.
- Ce n'est pas la langue d'un pays étranger, dit-elle fièrement. C'est l'esprit sain qui parlait dans ma bouche ! Cela vient naturellement, je le laisse s'exprimer, c'est lui qui choisit, je transmets.
- Ah... d'accord, d'accord...

Oh putain ! Cet "esprit sain" m'avait bien mis mal à l'aise !

Lorsqu'ils dégagèrent de mon espace pour continuer leur vadrouille dans le marché, mon masseur et moi nous pûmes respirer, nous relaxer. J'eus l'impression de sortir d'une épreuve sportive exigeante, d'une douche bienfaisante, pour éprouver à ce point ce sentiment de bien être et de légèreté incomparables. Bizarrement, j'eus aussi cette impression, évidemment fausse, qu'il n'y avait plus personne autour de nous, rien que le silence. Petit à petit, je retrouvais ma plénitude malmenée par ce quarteron de missionnaires canadiens, mon regard errait à droite, à gauche, parfois je croisais celui du masseur : Il avait le visage de quelqu'un qui venait d'assister à un spectacle épouvantable, je voyais qu'il pensait toujours à ces barjots de Dieu, alors je ne fus surpris par sa réaction rétroactive : "Missionnary !" dit-il. Et il éclata de rire... avant de vite reprendre son sérieux.

Je finis par regagner mon hôtel. Cette nuit là, je dormis très bien. Et le lendemain matin, je constatai que Dieu n'avait pas toujours pas frappé à la porte de ma vie.

Ah ces charlatans de l'espoir !
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geob

Re: Debriefing II

Message par geob le Mar 30 Mai - 11:13


Saupa, ma sœur cadette



                                                       

  I
                                               
                                              Happy New Year !



Saupa, ma sœur cadette

Dorénavant, nous savons que Saupa a un patron. Un sale type ! C'est un thaï du sud, la peau toute cuivrée. Il possède beaucoup de terrains près du parc national, autour des sources d'eau chaude de Ban Phasoet, et bien sûr celui, au bord de la rivière Kok, que nous avons longtemps cru appartenir à Saupa. Il change tout, fait construire de nouveaux bâtiments, donne des ordres aux ouvriers la chemise ouverte, ventripotent, appuyé sur sa canne, parfois il l'enlève, sa chemise,  et reste torse nu devant eux et Saupa, ce qui n'est très typique d'un comportement habituel chez un thaï, mais sans doute veut-il montrer qu'l possède le capital et qu'il se comporte par conséquent comme il veut. Quand Saupa nous accueille avec un visage fatigué, sans sourire, on sait qu'il est là et qu'il veille à l'empêcher de faire une petite sieste réparatrice. Lorsque Saupa nous amènent les serviettes de bain pour les sources d'eau chaude, le visage ouvert, souriant, on devine qu'il est reparti vers son sud - ah s'il pouvait ne plus revenir !

Pendant la période du nouvel an, Saupa eut une semaine tranquille : plus d'ouvriers, le patron avait pris sa voiture pour regagner le sud, au sud de Bangkok exactement, ainsi elle retrouva la tranquillité de son univers.

Lors de ma première visite de l'année, Saupa m'accueillit chaleureusement. Il y avait déjà des clients, des thaïs visiblement très bourgeois. Je vis sur le vieux frigidaire des présents, un signe de la tradition respectée : il est de bon ton de ne pas arriver les mains vides durant cette période. Je me suis dis que la prochaine fois, il me faudra venir avec quelque chose, surtout que Saupa me précisa que son mari préparait un BQ pour la fin de la semaine. Que lui offrir? Quelque chose de simple, ne suscitant aucune interprétation erronée ou fantasmatique, juste un petit geste, rien que pour lui montrer que je la considère et que je l'estime. J'allai dans un supermarché de Chiang Rai, et je jetai mon dévolu sur une boite de biscuits, une boite métallique très colorée avec des carrés remplis de dessins sympathiques, et entourée d'un ruban bleu - il y avait du choix, autre que des boites de biscuits, c'est vraiment la coutume d'offrir un cadeau durant cette période, et je ne fus pas le seul au milieu de ces thaïs qui hésitaient, comparaient les prix.

Le surlendemain, me revoici à Ban Phasoet. En entrant sur le terrain où se trouve le restaurant de Saupa, au bord de la rivière Kok, je sentis tout de suite les fumées du B.Q. Les poulets étaient plantés sur des longs morceaux de bois - c'est toujours le mari de Saupa qui les prépare -, eux-mêmes plantés dans la terre pour que la volaille cuise au dessus d'une grosse bûche qui se consumait lentement.

Saupa vint à ma rencontre avec une serviette de bain. Salutations habituelles, et je lui tendis négligemment le sac en plastique qui contenait mon présent. Lorsque on offre quelque chose à un thaïlandais, il ne faut pas s'attendre à une effusion de remerciements, non, il dira merci, certes, ensuite il passera à autre chose. Mais là, je fus déstabilisé par la réaction de Saupa. D'abord son visage se figea en prenant le sac, puis ses yeux devinrent humides en découvrant la boite pleine de couleurs. Elle n'arrivait pas à réaliser. C'est pour moi? me demanda-t-elle. Oui, oui, c'est pour toi ! Oh nom de dieu ! Cette joie, ce bonheur qui irradièrent son visage ! Je ne savais plus où me mettre ! Des clients thaïlandais qui mangeaient des poulets frits se tournèrent vers nous. Saupa leur montra la boite, parla du "farang" qui venait régulièrement mangé chez elle, et les thaïs me regardèrent avec sympathie. Elle posa la boite sur le vieux frigidaire brinquebalant, au milieu des deux ou trois cadeaux qu'elle avait déjà reçu, mais elle admira le mien au plus haut point parce qu'il banalisait les autres. Saupa se sentait gratifiée, ce simple petit geste la rendait heureuse. Et d'ailleurs, au cours des semaines qui suivront, la boite trônera longtemps sur le frigidaire, elle m'en parlera plusieurs fois, en appréciera le contenu, et, encore plus surprenant, la montrera aux amis qui viennent de temps avec moi déjeuner chez elle. Mais le plus poignant, ce fut le jour où elle m'indiqua que les autres cadeaux provenaient aussi des farangs, des expatriés mariés avec des thaïlandaises, et donc aucun de la part des thaïlandais en personne.

Je partis prendre un bain, un peu hagard. A mon retour, je mis la serviette de bain sur la machine à laver et, avant de m'attabler, je pris une bouteille de bière (63 cl) dans le frigidaire, bien décidé à faire monter mon addition. Je commandai un demi-poulet - ils ne sont pas gros-, avec de la salade, des "man farang", c'est à dire des frites.

Tandis que je me restaurais, Saupa débarrassa la table où les thaïs avaient déjeuné. Peut-être ai-je tort, mais je ne la vois jamais comme une femme heureuse, ou alors comme quelqu'un en bonne santé. Durant le mois de novembre, je l'ai vu pendant quelques jours avec des boutons, des plaques brunes sur le visage, l'avant bras, et elle m'a montré les médicaments qu'elle prenait ; bien entendu, j'ai été incapable de comprendre ce qu'elle avait car ici, comme dans pas mal d'autres pays, on donne les médicaments pour une période donnée, sans boite et sans notice, donc un regard étranger ne peut deviner ce que contiennent ces pilules, ces gélules - elle finira par guérir.

Mon déjeuner de "Happy new year" fut excellent, il était temps pour moi de rentrer. Saupa ! Combien je te dois?  Elle s'approcha de moi. John, me dit-elle, parce qu'elle m'appelle John, Georges c'est trop difficile pour les thaïlandais, Geo, non, Georges, Geon... bon, simplifions, o.k pour John. John, me dit-elle, c'est pour moi !  Mais non, m'offusquai-je, il n'en ait pas question. Elle repoussa mon billet. Ça me fait plaisir, dit-elle la main sur le cœur, car Saupa a un cœur énorme.  Je la vois tous les deux jours, tous les deux jours je viens "chez Laurette", alors elle sait bien que je ne la considère pas comme simplement une restauratrice, elle veut donc que nos rapports soient égaux, et, en l’occurrence, ce jour là elle répondait à mon geste par un autre. Bien entendu, et c'est tant mieux, les autres jours je paye normalement, elle ne va tout de même me nourrir, et d'ailleurs elle comprend très bien que je ne viendrais plus la voir dans ce cas là. Saupa ne lit pas, sauf dans les âmes : elle a une grande sensibilité, des intuitions qui me surprennent.

Je remis mon blouson, pris mon sac. En passant devant le vieux frigidaire, Saupa, le visage rayonnant, me montra la boite de biscuits, à côté d'une tablette de chocolat "Lindt", et un petit panier de fruits. Elle déplaça mon cadeau, juste quelques centimètres, enfin juste pour le toucher, me sembla-t-il, en lissant le ruban bleu qui l'entourait, comme si elle avait du mal à réaliser mon geste, et moi jamais je n'aurais  imaginé qu'il eût pu avoir cette répercussion, déclencher une telle émotion.

Sur la route de Chiang Rai, je roulai doucement, très doucement. Parfois, j'eus l'impression d'avoir de la poussière dans les yeux.
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Re: Debriefing II

Message par geob le Dim 18 Juin - 17:09

Saupa, ma sœur cadette


                                                     

II




                               

 Saupa et la carte du monde.


Parfois, il m'arrive de m'étonner de l'ignorance de Saupa sur le monde : elle ne sait pas où situer l'Amérique, l'Europe, et elle connait à peine son pays, son histoire, sa production culturelle - elle ne parlera pas de littérature, de cinéma,  ce n'est pas sa vie et cela ne le sera jamais, quant à s'éloigner de Ban Phasaoet, il ne faut pas y compter, non, cela ne l'intéresse pas d'aller voir ailleurs, sa vie est ici et pas dans un ailleurs incertain où elle n'aurait plus ses repères. On devine bien que tout n'a pas été facile pour elle, qu'elle n'a pas vécu comme une bourgeoise des quartiers aisés, avec des relations mondaines convenues mais utiles au cas où, des sorties le week end avec ses amis ; autant dire aussi que  la notion de loisirs lui est complètement étrangère... John ! il faut que je travaille tous les jours !  Ceci dit, Saupa a une intelligence pragmatique, elle doit certainement avoir des objectifs, des buts dans sa vie. Ainsi, lorsqu'elle arrive à ses fins, la joie se lit sur son visage. Un jour, elle nous a fait comprendre qu'elle venait de s'acheter une maison, elle nous a pas dit "mon mari et moi", non, elle, elle seule a acheté cette maison, c'est la sienne, ça lui appartient.

Et il y eu ce début d'après midi où, ayant une nouvelle fois marqué mon étonnement dont je ne me souviens plus la raison ou à propos de quoi, elle m'a raconté son enfance difficile, guère confortable, et hors de l'école, car Saupa était une enfant de la terre et des rizières, soumise aux exigences des saisons, des récoltes, du travail les pieds dans la boue, sans oublier ces longues heures passées dans l'eau jusqu'aux mollets, le dos courbé, pendant le repiquage du riz ; comment donc ensuite aurait-elle pu avoir eu la force et la volonté d'ouvrir un livre, étudier, alors qu'une fatigue écrasante suscitait chez elle surtout un énorme besoin vital de  dormir, même sur une natte posée sur le sol. En écoutant Saupa, j'ai évité de faire des commentaires, elle me renvoyait à mon relatif confort, à ma sécurité sociale, à ma pension de retraite,  elle, elle travaillera tant qu'elle tiendra debout puisqu'elle n'est pas fonctionnaire, policière ou membre de l'armée. Et Saupa, si prude, si réservé, si timide et pudique, m'a surpris ce jour là en posant son pied sur le banc en face de moi, de l'autre côté de la longue table, comme si elle voulait m'apporter une preuve que je demandais pas, puis elle a relevé le bas de son pantalon pour me montrer son mollet : j'ai vu comme des scarifications, peut être des cicatrices dues aux herbes coupantes, des traces brunes, sans doute le souvenir cuisant de sangsues voraces, en tout cas ce n'était pas beau à voir.

Lorsque je suis parti, j'ai décidé que je reviendrais la voir avec une carte du monde, rien que pour lui permettre de situer son pays, lui montrer aussi les distances avec la France, bref, je voulais voir sa réaction, lire sur son visage  l'étonnement, la surprise peut être.

Je n'ai pas été déçu.

Deux jours plus tard, après avoir garé la moto à côté du restaurant, j'ai trouvé Saupa en compagnie de trois farangs. Elle m'a tendu une serviette de bain et m'a dit qu'elle ne comprenait pas ce voulait exactement ces trois personnes - Saupa ne parle pas anglais-, si ils continuaient vers Chaing Rai par la rivière, ou s'ils étaient intéressé par le pick-up de son mari qui devait se rendre en ville le lendemain matin.  Ils venaient de débarquer, en provenance de Thaton, et ils avaient eu la bonne idée de ne pas passer devant ce bâtiment sans accepter l'invitation de Saupa à jeter un coup d’œil à son menu - la plupart du temps, elle essaie de convaincre les rares touristes qui traversent son terrain pour se rendre aus sources d'eau chaude de manger chez elle. Heureusement pour moi, il y avait une française, une belge (qui ressemblait beaucoup à Valérie Mairesse... jeune), et un québécois insignifiant. Tandis que je commençais à les renseigner, j'ai tendu négligemment la carte du monde, protégée par un emballage plastique, à Saupa qui n'en revenait pas. C'est pour moi? Mais oui ! Un léger sourire a donné un peu de lumière sur son visage, et elle s'est éloignée de nous. Je l'ai observé subrepticement, tout en parlant avec les trois blancs. Une nouvelle fois, grâce à moi, Saupa aura des clients pour le soir, ils dormiront même dans le bâtiment annexe -la guest house gérée par elle- qui donne sur la petite route qui nous sépare des sources d'eau chaude, et, cerise sur le gâteau pour eux, ils iront le lendemain matin à Chiang Rai dans le pick-up du mari de Saupa. Gratuitement ! Bon, leur ai-je dit, je vais lui expliquer que vous dormez ici ce soir et que vous irez en ville avec son mari.

Saupa s'était assise à l'écart. Elle n'avait pas entièrement dépliée la carte, et elle la regardait... à l'envers. Je lui ai dit gentiment qu'il ne fallait pas la regarder comme ça. Ensuite, j'ai entièrement étalé la carte sur la table. Elle était vraiment comme une enfant qui découvrait le monde : tout à coup, elle semblait se rendre compte de son immensité, elle découvrait ce dont la télévision ne lui parlait pas... bon, faut dire aussi qu'elle ne se passionne que pour les matchs de boxe thaïlandaise - cette frêle personne est capable de vous flanquer son poing dans la gueule avec une rapidité incroyable.

Je n'ai jamais bien compris combien de temps Saupa a pu fréquenter l'école, de toutes les manières l'école thaïlandaise n'existe pas pour former des citoyens capables de réfléchir, d'avoir un sens critique, par contre elle excelle dans la formation d'êtres humains respectueux de l'autorité du roi, du pays, du drapeau, et elle leur inculque que la Thaïlande est le pays le plus merveilleux du monde et qu'il n'y a pas mieux ailleurs.

John ! Montre moi la Thaïlande ! Alors je lui ai montré son pays, cette petite tache rose perdue dans l'immensité du monde. C'est la Thaïlande? Oui, c'est la Thaïlande ! Ah...  Son visage est resté grave, sérieux, concentré, comme une élève appliquée qui découvre une réalité qui ne lui avait jamais été révélée. J'ai senti en elle une déception, elle s'imaginait que son pays était sans doute plus vaste. Elle a mis son doigt sur une immense tache jaune vers le nord. C'est la Russie, lui ai-je dis. Son regard est resté quelques secondes dessus. Bon sang ! Que c'était grand par rapport à son pays ! Voici la France Saupa, il faut douze heures de vol pour venir te voir ! Elle m'a regardé avec un petit sourire, et de nouveau elle s'est penchée sur cette vaste étendue de couleurs, sur tous ces pays où elle n'ira jamais...

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Re: Debriefing II

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