Le Village du Peuple Etrange Voyageur

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    Le tigre de Mandchourie

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    geob

    Le tigre de Mandchourie

    Message par geob le Mar 1 Juin - 11:12

    Dès que le soleil se pointerait au-dessus des gratte-ciel, je monterais dans mon avion aux mitrailleuses prêtes à tuer, à la soute pleine de bombes incendiaires. Je décollerais alors que les voitures engorgeraient le centre ville, traçant pour moi d'interminables rubans d'acier. D'abord je survolerais ces longues et larges avenues en rase-motte, rien que pour augurer la divine punition, et les esclaves du quotidien lèveraient la tête, vaguement inquiets ou intrigués : quel est cet oiseau de malheur qui nous recouvre de son ombre maléfique? D'ailleurs les femmes commenceraient à s'agiter, à courir au hasard de leurs angoisses, protégeant le mieux qu'elles pourraient leur marmaille déjà hurlante.

    Je larguerais, sans aucune émotion, un chapelet de technologie mortifère au-dessus de ces tours vaniteuses, conçues par des architectes infatués et sadiques. Bientôt de gigantesques flammes rouges danseraient pour mon plaisir, et une épaisse fumée noire jeterait l'opprobe sur la cité du déclin.

    Les rescapés, bien trop nombreux à mon goût, s'enfuiraient sur les autoroutes sans leurs voitures bien sûr carbonisées, aussi fragiles que les tortues de mer qui, à peine écloses, se précipitent vers l'eau salvatrice sous la menace assourdissante d'une nuée d'oiseaux marins. Comme mon travail d'éradication ne serait pas encore accompli, je déciderais d'amorcer une tranquille plongée sur les colonnes de fuyards dérisoires et je distinguerais, au fur et à mesure de mon approche, des êtres humains épouvantés qui regretteraient toutes ces heures mortes scotchés devant des écrans numériques, ces vaines années à n'avoir rêvé que de vivre une autre vie.

    Trop tard !

    Alors mes mitrailleuses entonneraient le staccato infernal de la dernière heure annoncée : elle éructeraient ma colère longtemps contenue, elles faucheraient par centaines les hommes, les femmes, les enfants ; elles rejoueraient la même partition jusqu'à ce que le carburant viendrait à manquer. A mon ultime passage, une mère brandirait son bébé comme pour implorer ma pitié. Les dernières cartouches me laisseraient le souvenir d'une étoile de sang à travers mon viseur.

    Au moment propice, je me poserais sur un champ, au milieu des meules de foin qui constitueraient les jalons d'une piste d'attérissage improbable. Aussitôt que l'avion s'immobiliserait, une forêt surgirait autour de moi, tant et si bien que je me trouverais au centre d'une clairière. Le ciel rendrait vite son bleu sous l'assaut des vents d'est. Des nuages gris venus d'Allemagne me plongeraient dans une lumière ardoisée qui acheverait de dissoudre mes remords, mes incertitudes. Un froid brutal déclancherait une chute de neige dense, incroyable, tandis que, le cerveau lavé de pensées parasites, j'observerais les gros flocons nonchalants s'entasser sur le vitrage de mon cockpit.

    Lorsque je serais complètement isolé du monde, J'HURLERAIS pour briser le silence.

    Cette solitude viscérale m'obligerait à ne pas éluder mon destin. Je sortirais de mon Mirage et m'éloignerais sans idée de retour. Je m'avancerais vers l'orée du bois, au milieu des mouches froides qui me piqueraient les yeux. Alors il surgirait avec son incomparable majesté qui me tétaniserait, et là, là je l'attendrais les bras en croix, la tête inclinée sur mon épaule droite.

    Soudain... Oh la beauté ! Oh la pureté ! Un magnifique tigre s'approcherait d'une démarche souple et aérienne. A environ cinq mètres, tel un éclair de feu et d'ombres, il se jetterait sur moi et me briserait net le cou.

    Puis, après avoir repris son souffle, il dévorerait morceau par morceau mon corps diaphane aux os si fragiles, m'effaçant ainsi de la surface de la terre, et les flocons de neige qui continueraient à tomber recouvriraient les empreintes de mes pas...comme pour réfuter à jamais la preuve de mon existence.

    Quand tout serait achevé, je m'élèverais au ciel dans le rot satisfait du tigre de Mandchourie.

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    Re: Le tigre de Mandchourie

    Message par Invité le Mar 1 Juin - 14:48

    Quelle rage et quelle violence.

    J’ai senti toute la puissance du félin qui éructe l’homme qui croit au divin . Sans cela il ne se serait pas élevé.

    C’est superbe.

      La date/heure actuelle est Dim 18 Fév - 11:46