Le Village du Peuple Etrange Voyageur

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    Ah si mon père avait été là !

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    geob

    Ah si mon père avait été là !

    Message par geob le Ven 6 Aoû - 16:37

    L'enfant dit toujours vivement que je sois grand et je ferais tout ce que je voudrais. Alors il trouve le temps bien long, long, long. Il doit se rendre à l'école, dire bonjour, merci, au revoir, comme il sied aux petits bien élevés, alors qu'il rêve de mettre le feu dans sa classe, envoyer au diable tous les adultes qui l'empêchent de jouer. Devenu adulte, il trouve que le temps passe vite, et puis, un certain âge bien pesant sur ses frêles épaules, il trouve que le temps passe trop, trop, trop vite, et le rapproche du but de l'existence : mourir ! Pour se donner l'illusion de ralentir cette approche fatale, mais naturelle, il se replonge dans ses souvenirs d'enfance...

    ... Tiens, aujourd'hui je replonge dans ces souvenirs, en particulier celui qui remonte au défilé de la "victoire" qui marqua la fin provisoire de notre conflit avec nos amis d'outre-Rhin, que certains historiens n'hésitent pas à en faire remonter l'origine à la politique de Richelieu et de Jean Leclerc du Tremblay - le père Joseph.
    Le défilé eut lieu en 1919, je crois, en tout cas il reste présent dans ma mémoire avec une intensité que vous ne pouvez imaginer ! J'entends encore la musique militaire, je vois cette foule qui se presse aux abords des Champs Élysées, mon frère et moi nous commençons à avoir peur, nous aimerions rentrer chez nous, seulement notre voisin de palier nous tient fermement dans chacune de ses mains : il semble excité, et il est habillé tout en noir. "Voici les maréchaux !" hurlent les gens qui applaudissent, mais cela ne semble guère enthousiasmer notre voisin de palier. Les maréchaux Foch et Joffre ouvrent le défilé sur leurs fringants canassons. Ils passent devant nous, et ça crie, et ça s'égosille, on entend "Vive la France !", "Vive les Alliés ", grand moment historique dont mon frère et moi nous ne saisissons pas la portée, quémandant une menthe à l'eau plutôt que de faire "hourra !" au milieu de tous ces gens au comble de la joie !

    Le défilé de la "victoire" dure longtemps, nous n'en pouvons plus, nous avons mal aux mains. Puis, la fin s'annonce, et d'autres cris se font entendre, un autre son qui, là, fait bondir notre voisin de palier :
    - Le maréchal Pétain ! Les enfants, c'est Pétain !
    En effet, le maréchal Pétain clôture le défilé parce que ses deux collègues n'avaient pas voulu de lui, paraît-il.
    _ Maréchal, nous voilà ! hurle notre voisin de palier en nous faisant lever nos mains.
    Ouh ! Nous étions gênés mon frère et moi !

    Durant la deuxième guerre mondiale, nous apprîmes le décès de notre voisin de palier. Il trouva la mort en tombant d'un mirador. Ce décès provoqua une satisfaction discrète chez tous les habitants de mon immeuble, enfin pas tous, il fallait rester prudent.

    Les années passèrent, et un jour mon frère et moi, traumatisés par le défilé de 1919, nous décidâmes de le raconter à nos parents, au cours d'un dîner ou nous eûmes la joie de recevoir le marquis P..., très gentils avec nous. A la fin de notre récit, notre père, natif de Neuilly-sur-Seine, issu d'une grande famille catholique de gauche, nous exprima son sentiment de cette façon, et je ne change rien parce que que je me souviens de chaque mot :

    Mes enfants, il est fort regrettable que votre mère et moi nous ne fussions pas nés à cette époque ! Nous nous serions opposés à ce que ce triste individu vous amène voir le défilé pour applaudir le maréchal Pétain !

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