Le Village du Peuple Etrange Voyageur

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Un début de week-end presque ordinaire chez George

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bardak

Localisation : Dans mon canapé

Un début de week-end presque ordinaire chez George

Message par bardak le Mar 30 Aoû - 0:38

Un début de week-end presque ordinaire chez George...

Petit matin ensoleillé sur Tbilissi, remplissage de sac express, contrôle du contenu du frigo qui est prié de ne pas pourrir en mon absence, un p’tit salut au voisin en faisant mine de ne pas le voir, pas le temps de me taper la conversation maintenant, évacuation immédiate des cadavres de bouteille des deux semaines précédentes, vérification de la porte opposée, désarmement des toboggans et… c’est parti !

Ou presque… premier arrêt, à un mètre vingt cinq de l’entrée de la cour. La voisine est là, la sorcière, celle qui me jetait des mauvais sorts avant de m’avoir à la bonne. Elle hurle en truc en géorgien. Je reconnais fièrement quelques mots, lui répond encore plus fièrement, j’aurais pas du. Je le savais pourtant ! Règle numéro un de la vie pépère dans une cour « à l’italienne » géorgienne, ne jamais répondre quand la vieille sorcière hurle ! Fatalement, la sorcière s’intéresse soudain à moi. Et c’est parti pour quinze minutes de blablatage, version monologue, de la vieille sorcière.

C’est qu’il faut absolument qu’elle me parle de sa belle-petite-fille, une sale garce selon elle qui ne sait pas rendre son petit-fils heureux au pieux. Alors qu’elle ! Elle ! Elle savait faire tourner la tête aux hommes ! Un petit agité de jupon et les hommes perdaient la tête ! Elle chantait et elle dansait et ils se pâmaient tous. Oh oui alors ! Ils pouvaient bien la traiter en trainée, elle qui n’était pas géorgienne, elle qui portait fièrement le sang des Kistes, elle qui n’était pas d’ici, ils y passaient tous, soumis et béats… C’est qu’elle savait ce qu’il fallait faire pour perdre un homme… Elle savait placer sa main au bon endroit, tendre ses lèvres comme il faut…

Oh bon sang ! J’espère qu’elle n’a pas l’intention de me parler de ses prouesses sexuelles ! Je ne doute pas une seconde qu’elle ait pu être fort jolie et envoutante dans son jeune temps. Mais le jeune temps est parti depuis longtemps à des années lumières de cet endroit, les dents pourries, le dos voûté, le fond de l’œil jaune… je sais, je suis d’une intolérance crasse. Les vieilles sorcières aussi ont droit à leurs ébats sexuels, pas de doute là-dessus… mais de là à m’en décrire les plus sombres recoins à une heure aussi matinale, joker !

Pourtant, l’histoire de la Kiste audacieuse ne manquait pas de piment. J’écoute encore quelques secondes, rien à faire, elle décrit tout, le geste, la bouche, le pénis… là, je décroche volontairement… le rythme des mots qu’elle évacue est si rapide que je suis dispensée de répondre et donc, d’écouter. Je peux à loisir penser à ma journée à venir tout en faisant mine de me passionner pour ses ébats héroïques, à défaut de les concevoir érotiques.

Cinq minutes… dix minutes… parfois un mot que je saisis, plusieurs en fait car à force de ne pas écouter, bien sûr, je me passionne pour cette leçon d’anatomie historique… J’aimerais bien lui dire qu’elle n’est qu’une gourgandine mais j’ignore la traduction russe ou géorgienne de ce terme, alors je m’abstiens. Puis subitement, ma vieille sorcière disparaît. Son boulot de « Modi, modi » ne peut attendre. Soulagement, énorme soulagement.

Pour tout expliquer, le « modi, modi », c’est le gareur de voiture. Une personne, en général un homme mais ma vieille sorcière est là pour prouver que la misère des p’tits boulots ne connait guère de discriminations, habillée d’un gilet fluo et d’un bâton noir et blanc, chargée de garer les voitures et d’en assurer la sécurité. Le tarif est de 50 tetri par voiture. Dur de gagner sa vie ainsi. Pour ramasser un euro, il faut garer 5 voitures. Ils sont dix sur un trottoir à se disputer les quelques autos. On les appelle les « modi, modi » car c’est le seul mot qu’on les entend prononcer. « Modi », ça veut dire « viens » en géorgien et, en effet, c’est le seul vocable que l’on entend d’eux. « Viens, viens », indications dérisoires pour aider les maladroits à se garer ou se dégarer.

Ma vieille sorcière partie, je peux enfin me préoccuper de mon périple. On m’a dit : pour nous rejoindre, c’est facile, tu prends n’importe quelle marshrutka* qui roule vers l’ouest et tu t’arrêtes sur le bord de l’autoroute à 200 mètres du commissariat d’Igoeti. Merci pour ces indications aussi précises que pourrait l’être un étourneau noyé dans un fût de cognac. C’est pas super bien parti quand même. Au cas où, j’ai quand même pris les quelques rations de survie de l’armée rouge que je garde précieusement depuis que je les ai découvertes dans un vieux kolkhoze à l’abandon dans le coin de Saratov (Saratov, en Russie, je précise pour les béotiens, une charmante ville à un pont très exactement de cette bourgade portant le doux nom de Engels, des rations de l’armée rouge de par là-bas, c’est collector !)… on sait jamais, ça peut toujours servir. J’ai jamais osé ouvrir le petit colis, précieuse relique historique, mais d’après certains anciens, y a un bout de « salo », c’est comme du jambon mais avec seulement le gras, un peu de pain noir et deux cent grammes de vodka soigneusement conservée. Ration, oui, de survie, j’en doute.

Bon, pas de panique, il faut que je trouve une marshrutka qui va vers l’ouest, c’est la première chose à faire. Comme je ne sais pas où aller, les gares routières ne manquant pas à Tbilissi, je me décide pour celle située la plus au Nord. La logique, y a que ça de vrai ! Direction, donc, Didoube. Un p ‘tit tour de métro et c’est parti. J’adore le métro en Géorgie. Parce que c’est le même qu’en Russie, mais qu’ils ont camouflé tous les décors soviétiques gravés, peinturlurés, vermoulés du plafond sous un faux-plafond hideux. Je sais bien qu’ils ne veulent plus être soviétiques mais bon, l’homo sovieticus frais émoulu c’est bien plus attrayant que le faux-plafond en plastoc. Et même s’ils ont essayé de tout cacher, y a des signes qui ne trompent pas. Comme la rame de métro, dès qu’elle entre en station, bruyante, violente, avec ses rétroviseurs qui dépassent sur le quai et dont j’aurais eu le malheur de connaître les instincts les plus meurtriers à Moscou, on sait déjà que ce train là, il vient de l’Union. On devine le « Sdelano v Dniepropetrovsk. Depo CCCP » pompeusement gravé aux extrémités de chaque wagon. Et il est bien là, ricanant.

Arrivée à Didoube, un monde fou et des marshrutkas dans tous les coins. J’avance un peu dans le dédale, me frayant un chemin incertain au milieu des vendeurs à la sauvette de fruits et de légumes. « Des abricots ? » me propose une grosse géorgienne âgée, armée de froufrous jupon-esques à faire pâlir les plus belles des gitanes. Je l’identifie aussitôt, et je ne sais pourquoi, comme une Kiste. Toutes les vieilles vont-elles désormais être des Kistes dans mon cerveau dérangé ? C’est qu’il y a des images dont on ne se débarrasse qu’à grandes rasades d’une vodka que là, tout de suite, je n’ai pas le temps de boire. Je refuse poliment et prend l’air de celle qui sait où elle va afin de décourager les rabatteurs. Ouf, je repère une première marshrutka qui va à Batumi, me voilà sauvée. Je m’installe, parle deux minutes au chauffeur, lui explique je vais à Igoeti et voilà que le chauffeur me jette sans ménagement hors de la marshrutka. En bon géorgien galant néanmoins, il m’indique où trouver une autre marshrutka. Il suffit que je revienne sur mes pas, que je contourne le petit magasin de jouets d’enfants, que je prenne à gauche, que je continue tout droit et je tomberai dessus.

Je repars donc, un peu interloquée. Mais pourquoi donc n’a-t-il pas voulu de mon illustre derrière dans son tout aussi illustre véhicule ? Petit magasin de jouet, à gauche toute, tout droit et boum, je me casse le nez sur des marshrutkas qui vont absolument partout sauf à l’Ouest. Mon chauffeur de tantôt aurait-il cherché à m’embrouiller ? Pas de souci, je demande mon chemin à quelques vieux qui s’offrent une partie de nardi, le backgammon du coin, sur un morceau de banc au soleil. Je choisis toujours les vieux, je suis sûre qu’ils baragouineront au moins un peu de russe.

« Ah ! non, c’est pas par là ! m’assure le plus édenté. Il faut revenir sur vos pas, marcher jusqu’au magasin de jouets d’enfants et tourner à droite ».

« J’en viens ! Et on m’a dit de venir ici »

« Oh ! Alors, il faut retourner sur vos pas et prendre à gauche après le magasin de jouets. Puis à droite quand vous voyez le métro, là vous trouverez ce qu’il vous faut ».

Et hop, c’est reparti. Tout droit, le magasin de jouets, à gauche, la marchande d’abricots, « des abricots ? », « non merci », le métro, à droite. Des marshrutkas, oui, il y en a, mais elles vont toutes à… Tbilissi… c’est vraiment pas gagné. Des vieux, un banc, un jeu de nardi.

« Où pourrais-je trouver une marshrutka pour Igoeti ? »

« Facile, m’assure le plus charmant, vous allez vers le métro, tournez à gauche et continuez tout droit, vous ne pouvez pas vous tromper, y a un magasin de jouets sur le côté ».

« J’en viens ! Et on m’a dit de venir ici ».

« On vous aura mal informée »

Retour sur mes pas, le métro, à gauche, marchande d’abricot, « des abricots ?», « non merci », tout droit, le magasin de jouets, encore tout droit, marshrutkas et le chauffeur de tantôt. J’en trouve une autre, elle va à Poti, pas de doute, elle va bien à l’ouest. Je m’assieds, heureuse, discute un moment avec le chauffeur, lui dit que je vais dans le coin d’Igoeti et, ni une ni deux, mon illustre derrière s’avère tout aussi persona non grata que précédemment. Lasse de déconvenues, je me décide à interroger. Pourquoi me jeter ainsi ?

« Igoeti, ça ne rapporte pas assez ! »

Forcément, Poti, c’est six heures de route, Igoeti seulement quarante minutes, prendre quelqu’un qui s’arrête si tôt, c’est perdre de l’argent. Le chauffeur de marshrutka paie chaque mois un montant fixe à l’exploiteur de l’itinéraire qu’il suit. Le reste, c’est son salaire. Ma présence à bord lui coûte autant, en pourcentage, que celui qui va à Poti, en revanche, elle lui rapporte moins. Mon chauffeur étant néanmoins géorgien et donc galant, incapable de laisser une jeune fille en fleur sur le bord de la route, il m’indique comment trouver une marshrutka pour Gori, ville assez proche d’Igoeti pour ne pas faire perdre trop d’argent au conducteur. Il faut que je revienne sur mes pas, que je dépasse le magasin de jouets, que je continue tout droit, puis à droite au métro. Tout cela a un air de déjà-vu, ou plutôt de diéjà-viou comme on dit chez les popovs.

« Les marshrutkas pour Gori sont derrière celles qui arrivent à Tbilissi », la voix semble tellement assurée, que j’y crois.

Je reviens sur mes pas, dépasse le magasin de jouet, continue tout droit, marchande d’abricots, « des abricots ? », « non, merci », le métro, à droite, marshrutkas en arrivée, joueurs de nardi et… rien, un mur, pas d’autres marshrutkas. Je désespère, vais-je donc trouver un moyen de transport pour Igoeti ?

Je sais maintenant que sur les indications les Géorgiens sont comme les Russes. Toujours près à aider, se sentant même l’obligation d’aider, quitte à raconter n’importe quoi. Il faudra donc que je me débrouille seule pour trouver une marshrutka qui accepte de m’emmener à Igoeti. Retour sur mes pas, joueurs de nardi, le métro, à gauche, marchande d’abricot, « des abricots ? », « non merci », tout droit, retour au magasin de jouets, légèrement à droite et là enfin… enfin… j’entends ce mot libérateur, hurlé par un rabatteur à la voix éraillée. « Gori ! Gori ! » appelle-t-il.

Je m’approche, en pesant mes pas, il ne se peut pas que cela soit aussi facile. Un regard au chauffeur, il répète Gori, je réponds Igoeti, « Dadjik » me dit-il. Enfin ! Mon illustre derrière a trouvé fauteuil à sa mesure ! J’ose à peine discuter avec le chauffeur mais il répète Igoeti et je souffle. Un souffle court, mais un souffle quand même. Car il reste LA question qui tue.

« Quand part-on ? »

« Quand ce sera plein »

Je jette un œil désespéré à la marshrutka vide qui doit bien comprendre 32 places en comptant les strapontins, 36 en comptant les « remplissages de dernière minute » et je suis seule. 35 clients à attendre, aucune chance de partir avant une heure, une heure et demi. Même un samedi matin, c’est pas gagné. Comme je n’ai pas envie d’attendre bêtement, je décide d’aller faire un tour dans le marché improvisé qui accompagne toute gare routière dans, je crois pouvoir affirmer, à peu près tous les pays du monde.

« Vous ne partez pas sans moi, hein ? »

« Promis »

Faut quand même que j’assure ma place. Reste à savoir par où aller baguenauder en toute innocence. Mes pas m’entraînent malgré moi. Le magasin de jouet, à gauche, marchande d’abricot, « des abricots ? », « non merci », le métro, à droite, joueurs de nardi, le mur, un subtile recoin, une grand-mère, la doyenne du marché à n’en pas douter. J’achète deux bouteilles d’eau, c’est qu’il fait 39 degrés et que je meurs de soif. La marchande est tranquillement assise sur une petite marche qui mène à une tout aussi petite maison que l’on trouverait charmante par chez nous mais qui, ici, est la demeure des miséreux.

Achat, retour sur mes pas, joueurs de nardi, le métro, à gauche, marchande d’abricots, « des abricots ? », « non merci », tout droit, le magasin de jouet, légèrement à droite et… gosh… plus de marshrutka ! Je ne suis pas folle, c’est bien là qu’elle était. Une dizaine de tours sur moi-même, une vingtaine d’aller-retour entre les culs de voiture et les camions puants, histoire de se donner une contenance. Aucun doute, elle était bien là. Un autre rabatteur. Demander. Vite !

« Y avait bien une marshrutka pour Gori, là, tout à l’heure ? »

Je montre l’emplacement dans lequel justement s’engage une grosse Mercedes désagréable.

« Parti »

Parti ? Mais parti où ? Il m’avait assuré qu’il garderait ma place ! Parti avec des touristes ! Un groupe de trekkeurs qui remplissait la marshrutka à lui tout seul ! Elle est quand même fort de café, celle-là ! Et que diable vais-je donc faire maintenant ? Agacée, il faut que je marche. Retour sur mes pas, magasin de jouets, à gauche, marchande d’abricots, « des abricots ? », « non merci », le métro, à droite, joueurs de nardi et puis zut, j’en ai marre. Je vais rester assise là et me dessécher, c’est décidé. Je m’assieds et comme personne ne fait attention à ma révolte soudaine, je me relève. Faudrait quand même pas que je me dessèche pour rien. Un peu de courage retrouvé, retour sur mes pas, joueurs de nardi, le métro, à gauche, marchande d’abricots, « des abricots », « non merci », tout droit, le magasin de jouet, légèrement à droite, j’erre. Un autre rabatteur, enfin ! Gori ! Gori ! C’est pour moi, je me précipite.

C’est un rabatteur pour un taxi. J’hésite, combien donc va me coûter la plaisanterie ? 5 laris au lieu de 3 ? Je marche ! Et des deux pieds, s’il vous plaît. Je m’assieds et n’ose plus rien dire, le chauffeur essaie bien d’entrer en communication avec moi, mais non ! C’est décidé, je ne prononce plus un mot. Un coup d’œil quand même, je suis la seule dans la voiture à 6 places sans compter le chauffeur. 5 zouaves donc à attendre. M’en fous ! Je ne bouge plus. Oui, sauf qu’il fait chaud et qu’au bout d’une demi heure, j’en peux plus de poireauter dans la voiture. J’ai déjà descendu les deux bouteilles d’eau achetées précédemment. Allez, je tente le tout pour le tout, je quitte la carlingue brûlante et me dégourdit les jambes. J’ai soif et j’ai faim. Je jette un œil au rabatteur.

« Vous ne partez pas sans moi, hein ? »

« Promis »

Et je fonce à toute berzingue, dépasse le magasin de jouet, tourne à gauche, tout droit, marchande d’abricots, « des abricots », « non merci », le métro, arrêt soudain. Ben non voyons. Demi-tour, retour sur mes pas, marchande d’abricots, « des abricots ? », « avec plaisir ! ». Un kilo d’abricots, tout droit, marchand de jouets, à droite et… la voiture est là, libératrice. Quatre personnes de plus à bord, six minutes après arrivera le dernier passager. Clients bien rangés dans la bagnole, ceintures bouclées, radio à fond les ballons, chauffeur timbré adepte du « je vais slalomer entre les gros camions, ce sera plus drôle », gare routière loin dans le rétro, porte opposée vérifiée, toboggans désarmés… cette fois-là, je suis vraiment partie. Quoique... il faut encore que j'identifie parmi les dizaines de commissariats que nous verrons, celui d'Igoeti, que je calcule 200 mètres et que je hurle au chauffeur de s'arrêter. Bof, m'en fous, j'm'en vais archéologiser...et les abricots sont délicieux !




* pour l'explication, la marshrutka c'est un minibus que l'on retrouve en bien des coins de l'ex-Union et qui offre toujours des souvenirs impérissables....

Euh... pour la majorité singulière et tous ceux qui ne vont certainement pas se farcir autant de mots pour un simple départ : c'est juste l'histoire d'une handicapée du transport en commun qui finit par acheter des abricots...


Dernière édition par bardak le Mar 30 Aoû - 1:08, édité 1 fois


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fabizan

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Re: Un début de week-end presque ordinaire chez George

Message par fabizan le Mar 30 Aoû - 1:03

Trop fort Bardak rire j'ai bien rigolé !

Tu vois je suis sûre que c'est la vendeuse d'abricots qui t'avait jeté un sort !


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Skyrgamur

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Re: Un début de week-end presque ordinaire chez George

Message par Skyrgamur le Mar 30 Aoû - 8:01

rire rire rire rire rire rire
Contrairement à la MS, je me suis farci tous les mots, et j'ai adoré.

Ça m'a rappelé un peu le même scénario à St Petersbourg, avec les mêmes marshrutka, lorsque nous devions nous rendre à Pouchkine (Tsarskoe selo)
Revenir 10 fois sur nos pas avec tous ces gens bien intentionnés à vous induire en erreur...

Es-tu enfin arrivée à bon port ?


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Dolma

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Re: Un début de week-end presque ordinaire chez George

Message par Dolma le Mar 30 Aoû - 10:01

"Je m’assieds et comme personne ne fait attention à ma révolte soudaine, je me relève."

Toute la détresse d'une âme en peine langue ! J'adore...

Quelle patience ! Y a longtemps que j'en aurais pris un pour taper sur l'autre mon dieu ! !

Je ne sais pas ce que sera la suite mais je l'attends avec gourmandise miam !

Dolma
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mamina

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Re: Un début de week-end presque ordinaire chez George

Message par mamina le Mar 30 Aoû - 11:41


oui un régal ! je n'en ai pas loupé une lettre non plus !
je suis toujours aussi béate d'admiration devant tant de talent d'écriture, merci !
te voilà maintenant obligée de en dire plus sur la suite de ton aventure ! câlin
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Invité
Invité

Re: Un début de week-end presque ordinaire chez George

Message par Invité le Mar 30 Aoû - 13:26

Excellent !
Les vestiges ne s'étaient pas fait la malle avec des touristes lorsque t'es arrivée sur place ?

lahaut

Re: Un début de week-end presque ordinaire chez George

Message par lahaut le Mer 31 Aoû - 0:05

Ouf heureusement que certains villageois pensent au résumé pour la MS !!!
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Lilie

Localisation : Pieds sur Terre, tête dans les étoiles

Re: Un début de week-end presque ordinaire chez George

Message par Lilie le Mer 31 Aoû - 0:45

Ça m'a rappelé un peu le même scénario à St Petersbourg, avec les mêmes marshrutka, lorsque nous devions nous rendre à Pouchkine (Tsarskoe selo)
Revenir 10 fois sur nos pas avec tous ces gens bien intentionnés à vous induire en erreur...

Ou encore la Colombie, l'Indonesie, la Malaysie, ...

Y a pas de bouquins qui ont ete edites relatant des errances du genre dans les terminaux de bus? Ce serait marrant... seulement ecrit facon Bardak, hein!

top ! Merci.

Lilie

PS: La MS ne sait vraiment pas ce qu'elle manque.
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tcvoyageur

Localisation : Lyon

Re: Un début de week-end presque ordinaire chez George

Message par tcvoyageur le Mer 31 Aoû - 23:57

Lilie a écrit:...La MS ne sait vraiment pas ce qu'elle manque...
Tout à fait d'accord ! top !

Bardak, tu as une manière inimitable de vivre et de relater ensuite, les petits soucis de la vie. bravo

Encore, encore... miam !


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Thierry

"L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt". Et bien tant pis, je n'ai donc pas d'avenir
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bardak

Localisation : Dans mon canapé

Re: Un début de week-end presque ordinaire chez George

Message par bardak le Dim 16 Oct - 22:53

Bon, en fait, au départ, je voulais raconter la suite de ce week-end du mois de juillet. Mais comme je rentre d'un week-end absolument inoubliable, je ne pouvais pas m'empêcher d'en parler. Comme je suis pour le moment absolument incapable de raconter mes excursions archéologiques, trop d'émotions pour cela, je me contente de parler de marshrutka. Il faut dire que ce week-end, aller comme retour, étaient pleins d'inattendus...

Un autre début de week-end, toujours presque ordinaire chez George...

Comme d’habitude les indications que l’on m’avait données n’étaient pas très claires. Il me fallait prendre la marshrutka de 9h30 à Didoube, direction Vardzia. Puis dès que nous serions à Akhaltsikhe, je devais téléphoner. « Nous t’attendrons sur le bord de la route, dès que tu nous vois, tu demandes au chauffeur de s’arrêter ». Bien sûr, il aurait été trop simple de m’indiquer à quelle distance d’Akhaltsikhe, ils m’attendraient. Juste à la sortie ? A 10, 20, 30 kilomètres ? Y a-t-il un bled à côté qui puisse me servir de point de repère ? Rien de rien, aucune précision, à la géorgienne quoi ! Et puisque c’est ainsi, je la joue aussi à la géorgienne, j’y vais et je verrai bien. Au pire, je me retrouverai à Vardzia et je ferai le chemin inverse. Il y a pire dans la vie !

Départ de Didoube avec une demi-heure de retard. J’aurais poireauté en tout deux heures dans la gare routière. Comme il n’y a que trois marshrutkas par jour vers Vardzia, j’étais partie bien en avance de chez moi. Hors de question de rater le coche et, connaissant le bordel de la gare routière, je ne voulais prendre aucun risque. En moins de quarante secondes, j’avais trouvé le bon bus et n’avais plus qu’à patienter. Cela m’aura tout de même permis de comprendre un peu mieux le fonctionnement du lieu. On repère quelques chefs, les anciens, assis sur leur banc autour du plateau de nardi, et qui interviennent parfois pour calmer une querelle ou remettre de l’ordre dans le bazar. Chauffeurs et rabatteurs se mélangent peu et ne parlent jamais aux taxis, sauf pour les engueuler. Parmi les chauffeurs, il y a les longues et courtes distances, eux aussi communiquent peu entre eux. Quelques enfants sont là aussi, on leur enseigne discrètement à conduire, ils apprennent le métier. Les vendeurs sont relégués sur le côté et se prennent une avoinée dès qu’ils viennent démarcher au milieu des marshrutkas. Une société ultra structurée, avec ses castes, sa hiérarchie, son oligarchie et ses novices, tout un monde à découvrir. Il faudra que j’y retourne pour étudier tout cela de plus près.

Quand enfin nous partons, il faut encore que nous nous arrêtions tous les dix mètres. Entre ceux qui montent hors de la gare pour que le chauffeur se mette l’argent du voyage directement dans la poche, à ceux qui attendent sur le bord de la route pour remettre au chauffeur quelque paquet pour des proches qui habitent là-bas, on n’en finit pas d’embarquer du monde et des colis. Un jeune amoureux donne même une lettre à remettre à sa dulcinée à côté de Vardzia. La marshrutka est plus rapide que la poste. Il lui en coûtera 5 laris, c’est beau l’amour.

Arrivée à Borjomi, après deux heures trente de route. Arrêt pipi/clope/en-cas, juste à la sortie de la ville, à côté d’un petit magasin pour routiers. Les chiottes sont à la turc, dégueulasses. Il faudrait vraiment que je m’achète ce petit truc qui permet aux femmes de faire pipi debout et que j’ai découvert dans la grande ville d’à côté, parfois, ça doit être vraiment pratique. Le paysage autour de nous est époustouflant. Borjomi est dans une vallée étroite et on a parfois l’impression que la montagne grise pourrait soudain nous avaler. Les forêts qui s’étendent sur les pentes alentour resplendissent de couleurs automnales à couper le souffle. Trop occupée à admirer, j’en oublie d’immortaliser l’instant, dommage, j’aurais bien voulu avoir une photo pour la mettre en fond d’écran au boulot.

Nous remontons dans le bus, ma voisine a acheté plusieurs parts de khatshapuri (sorte de « pizza » locale, du pain cuit dans de grandes jarres en terre cuite et fourré de fromage). Elle m’en offre une, juste comme ça, parce qu’elle a bien compris que j’étais étrangère et qu’elle veut me faire plaisir. Je voudrais la remercier mais elle est déjà occupée à discuter avec son voisin. Cadeau à la géorgienne, sans rien attendre en retour, même le merci n’est pas nécessaire. C’est parfois déstabilisant cette générosité sans faille. On aimerait leur rendre la pareille. J’ai essayé une fois, et je crois que je les ai plus vexés qu’autre chose. C’était comme si je considérais qu’accueillir l’étranger était un geste exceptionnel alors que cela ne fait que répondre aux règles de la vie ici. Quoi qu’il en soit, le khatshapuri est délicieux, tout juste sorti du four. Le fromage coule de tous les côtés, j’en ai plein ma veste, mais peu importe, je me régale.

Akhalstikhe, la gare routière, enfin ! Je m’apprête à téléphoner mais interromps mon geste. Le chauffeur gueule et une vielle femme enturbannée dans un foulard noir, tente maladroitement, d’une toute petite voix aigue, de se faire entendre. Une dispute, on n’est pas près de repartir. Attrapant quelques mots au passage, je comprends qu’elle veut que le chauffeur dépose sur sa route un colis de pommes et il n’est manifestement pas d’accord. J’avoue avoir du mal à comprendre où se trouve le problème puisque nous sommes déjà chargés de dizaines de paquets. La voisine de derrière se charge alors de m’expliquer la situation en une phrase qui signifie tout. « Ces Arméniens, ils sont insupportables ! ». C’est donc là qu’est le problème. Je ne comprendrais jamais comment un peuple aussi hospitalier avec certains peut être aussi débile avec d’autres. L’étranger de passage a droit à tous les égards, l’étranger proche installé ici, n’est même pas digne d’un regard. Et les Arméniens sont les premières cibles de cette aversion. Tandis que les Géorgiens ripaillent, les Arméniens travaillent. Ils ont quasiment construit toute la Géorgie, tiennent les marchés, les entreprises en bâtiment, le petit artisanat. Et plutôt que de reconnaître que sans eux, bien des choses ne fonctionneraient pas ici, les Géorgiens préfèrent les détester.

Agacée devant la connerie du chauffeur, soutenu par tout le bus, sauf un vieux monsieur qui se fait tout petit dans le fond, je décide d’intervenir. Je descends vivement de la marshrutka, manifeste ma mauvaise humeur en poussant tout le monde du coude d’un air mauvais et me met en tête d’attraper le colis de pomme dans un geste mélodramatique qui vaudrait tous les discours. Sauf que je n’avais pas prévu qu’il serait aussi lourd et sitôt que je l’ai en main, je le lâche par inadvertance. Les pommes s’échappent et roulent dans toutes les directions. Je cours après les pommes. La vieille arménienne court après les pommes. Les autres arméniens qui trainent dans la gare routière courent après les pommes et finalement la moitié du bus se met à courir après les pommes (on ne saurait gâcher d’aussi jolis fruits, fussent-ils arméniens !). En un instant, ce que je voulais un geste de rébellion héroïque se transforme en une cavalcade ridicule. Dur, dur, de jouer les redresseurs de tort, y a que dans les films que le héro s’en tire avec juste une légère entaille sur la pommette, une mèche de cheveux manga-esque tombant sur son regard d’acier et sûr de lui. Dans la vraie vie, on a plus souvent l’air con.

En quelques minutes, le colis est reformé. Je m’obstine à nouer et renouer la ficelle qui le ferme, le temps de me donner une contenance. Je sens bien que j’ai les joues rouges et n’ai aucune envie de montrer ma gêne. Finalement, je me relève sans un regard autour de moi, demande à l’Arménienne à qui ces fruits doivent être remis, me met d’accord sur le lieu de la livraison (à trois cent mètres après Aspindza, me dit-elle. J’en prends bonne note, pour les indications, les Arméniens sont aussi flous que les Géorgiens !) et refuse les sous qu’elle tient absolument à me donner. J’attrape le paquet en priant pour ne pas le lâcher encore une fois et remonte dans le bus d’un air qui se veut très digne mais qui devient passablement risible quand je me cogne la tête sur le haut de la porte du bus. Mondieumondieumondieu (sic), la dignité et moi, ça fait deux !

Comme le chauffeur est énervé contre moi, il refuse que je cale le colis de pomme sous un siège. Je suis donc obligée de le poser sur mes genoux et de poser mon sac à dos par-dessus. Avec tout ce chargement, ça va être dur de repérer les autres qui m’attendent sur le bord de la route. C’est là que je me rends compte qu’il y a un autre problème. Je n’ai aucune idée de là où je dois m’arrêter, si c’est avant Aspindza, je suis mal. Tout cela ne se passe pas, mais alors absolument pas, comme je l’avais imaginé. Un p’tit coup de fil aux amis me rassure, Aspindza est sur la route, l’honneur est sauf, le ridicule va peut-être enfin me quitter.

La marshrutka roule à vive allure, nous arrivons à Aspindza, quelques uns descendent, nous repartons. J’essaie d’évaluer la distance, regarde le bas-côté pour repérer une silhouette qui attendrait un colis de pomme. Sauf que le long des routes géorgiennes, il y a toujours du monde. Des gens, plein de gens, qui ne font rien, si ce n’est regarder les marshrutkas passer. Et comme par un fait exprès, ils me donnent tous l’impression d’attendre un colis de pomme. C’est comme si toute la région s’était donné rendez-vous là dans l’idée de manger des pommes. Je le sens, ils veulent tous ce colis qui commence à peser sur mes genoux. Si je n’arrive pas à trouver le destinataire, j’aurais vraiment l’air con.

Heureusement, au bout de quelques mètres (plus que trois cents, les Arméniens ne sont vraiment pas plus fiables que les Géorgiens), un homme fait signe à la marshrutka de s’arrêter, ouvre la porte et réclame des pommes. Sauvée ! Enfin un peu de chance dans ma révolte. Le chauffeur s’agace de cet arrêt qui ne lui rapportera pas de nouveau client. Je remets le colis à l’homme qui me remercie chaleureusement et m’explique que la vieille de tantôt lui a donné l’immatriculation du bus par téléphone. Bénis soient les portables ! Ils font d’excellents alliés ! Je n’oublierais pas d’allumer une bougie à Magticom, la première agence de téléphonie géorgienne, la prochaine fois que je passerai dans une église.

A peine repartis, un coup de fil de mes amis, pour préciser un peu le lieu de rendez-vous, mieux vaut tard que jamais. Ils m’attendent à Tmogvi. La communication étant désastreuse, je comprends Mowgli. N’étant pas stupide au point de penser qu’un bled s’appelle Mowgli en Géorgie, j’indique au chauffeur où je dois m’arrêter en avalant toutes les syllabes. Je me dis qu’il comprendra peut-être. Et effectivement, il hoche la tête et semble parfaitement savoir où se trouve le bled que je prononce « M…gngng…i ». Comme quoi, c’est pas si dur les langues étrangères !

Arrivée à Tmogvi (que je prononce enfin correctement maintenant que j’ai vu le panneau à l’entrée du bled), le chauffeur veut à tout prix que je descende sur ce qu’il appelle pompeusement « la place » mais qui n’est en fait qu’un élargissement de la chaussée pour laisser de la place à deux constructions pourries qui servent d’abris-bus de part et d’autre de la route. J’essaie de lui expliquer qu’on m’attend et que je ne vois personne que je connaisse ici. Il s’agace, repart, s’arrête après trente mètres. Un homme l’attend sur le bord de la route et lui remet trois fusils et les cartouchières qui vont avec. Je hais les armes, je les hais vraiment de tout mon être et en ai une frousse terrible depuis que j’ai vu ce qu’elles étaient capables de faire. Leur présence à bord me crispe. J’essaie de ne pas les regarder. En temps normal, je serais immédiatement descendue du bus, mais on m’attend, mes amis ne sont plus très loin pour m’emmener archéologiser, cela vaut bien de prendre un peu sur moi.

Et enfin ! La libération ! J’apperçois sur le côté droit de la route des silhouettes familières. V… mon ami, archéologue de son état, et G… mon ami mais un peu moins, puisqu’il ne parle que géorgien et que la communication est forcément plus difficile, éminent chauffeur de l’université qui m’aura emmené aux quatre coins de la Géorgie. J’attrape mon sac, paie le chauffeur et descend en hate. V… s’approche de moi. « Et ben, tu en as mis du temps pour arriver ! », me lance-t-il. Je le regarde d’un œil noir. Non mais qu’est-ce qu’il croit, c’est pas de tout repos la marshrutka !


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Re: Un début de week-end presque ordinaire chez George

Message par Skyrgamur le Dim 16 Oct - 23:06

Dur, dur, de jouer les redresseurs de tort, y a que dans les films que le héro s’en tire avec juste une légère entaille sur la pommette, une mèche de cheveux manga-esque tombant sur son regard d’acier et sûr de lui. Dans la vraie vie, on a plus souvent l’air con.

Les pommes et la pommette, ça va bien ensemble rire

Toujours aussi désopilant tes récits marshrutkatiens.


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Re: Un début de week-end presque ordinaire chez George

Message par bardak le Dim 16 Oct - 23:23

Même si je ne raconte pas le "contenu" du week-end, je mets quelques photos. Fouilles archéologiques et paysage inoubliable, il y a vraiment des gens qui bossent dans des environnements sublimes... que des vues depuis les fouilles, dans toutes les directions...



















Franchement, si c'est pas le bonheur de bosser là...





Et on a même eu droit à un très bel arc-en-ciel en prime...



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Re: Un début de week-end presque ordinaire chez George

Message par bardak le Dim 16 Oct - 23:25

Skyrgamur a écrit:Les pommes et la pommette, ça va bien ensemble rire

Mais oui, bien sûr, chavais bien que ça faisait bizarre ce mot et que c'était pas tout à fait ça en français correct... pas douée à une heure aussi tardive... sourire


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Re: Un début de week-end presque ordinaire chez George

Message par bardak le Dim 16 Oct - 23:35

…et une fin de week-end…

Ce matin, j’ai regardé les archéos partir dans la bétaillère qui nous servait de moyen de locomotion pour rejoindre le chantier de fouille plus haut dans la montagne. J’étais triste de ne pas les accompagner, d’autant que les fouilles prenant fin demain, une belle journée et une encore plus belle soirée les attendait. Ils viennent de m’appeler d’ailleurs, il y a quelques minutes, pour me dire qu’ils fêtaient la fin du chantier et qu’ils voulaient boire à ma santé et à ma venue en Géorgie, intervenue il y a tout juste un an et un jour. Du coup, je me suis ouvert une bouteille de rouge. Un toast à ma petite personne, même par téléphone, cela vaut bien une bouteille de Kvareli !

Je les ai donc regardés partir dans la brume matinale et suis restée là, sur le balcon de la baraque qu’on occupait, en plein vent, gelée jusqu’aux os. Ils avaient du fermer la porte de la maison et je n’avais nulle part où m’abriter mais le balcon offrant une vue magnifique sur la cité troglodyte de Vardzia, cela valait bien les désagréments de ces courants d’air glacés. On m’avait dit qu’une marshrutka partait à 9h30 depuis le musée de Vardzia, de l’autre côté de la rivière. Il était 8h du mat’, un long moment à attendre.

Les archéos étant partis, je me suis vautrée sur un tout petit tabouret de bois sur lequel trônait des sacs pleins de morceaux de poteries et d’os du 17ème siècle avant notre ère, compagnons émouvants. J’ai sorti mon bouquin et ai continué à découvrir les magnifiques aventures d’Avicenne, contées par Gilbert Sinoué.

A 8h30, un bruit que je connais bien me tire de ma lecture et je vois débouler sur la route une marshrutka. Panique à bord. Il n’y a que deux marshrutka pour Tbilissi dans la journée. Il est 8h30, soit « pol diviatovo » en russe. On m’a affirmé que le bus partait à 9h30, soit « pol disiatovo » en russe. Une lettre de différence qui risque de me condamner à une journée d’attente. Je range aussitôt mon livre, saisis mon sac à dos et me précipite vers l’arrêt des marshrutkas. Je cours presque sur les quelques deux cents mètres qui me séparent du lieu. Bien sûr, c’est inutile. Si la marshrutka est déjà partie, courir ne changera rien, mais je le fais quand même. Comme lorsque l’on s’accroche bêtement aux accoudoirs de son fauteuil dans l’avion pris dans des turbulences, c’est inutile, mais on le fait quand même.

Arrivée sur place, je repère un mini-bus, me précipite et manque de chance, il s’agit d’une excursion scolaire. Des ados stupides ricanent d’ailleurs à côté. Pas d’autres véhicules. J’avise un gars qui a l’air d’être du coin et l’aborde directement en russe, pas le temps de savoir s’il connaît cette langue ou non. Fort heureusement, comme beaucoup, l’homme est bilingue et me rassure. Il y a bien une marshrutka pour Tbilissi mais elle ne part pas à 9h30. A quelle heure alors ? Haussement d’épaules, mais promis, il me préviendra. Nous discutons un moment, il me propose de poser mon sac, je refuse, il insiste, je finis par lui dire que je suis peut-être une femme mais que je ne suis pas invalide pour autant. Cette façon de considérer que porter est le travail des hommes m’agace souvent. Amusé par ma réponse, il me propose d’aller m’asseoir chez lui en attendant la marshrutka qui, de toute façon, n’arrivera pas avant deux bonnes heures. Pour le coup j’accepte !

L’homme m’emmène dans une grotte creusée à même la roche, fermée par une petite porte en bois, rien que de bien naturel dans une cité troglodyte. Gardien des lieux, c’est là qu’il habite quand il travaille. La pièce est minuscule, à peine plus de deux mètres sur trois, et les murs sont en granit, abrupts et glacés. Il y a un tout petit lit inconfortable coincé dans un renfoncement de la roche. Au milieu un bureau d’écolier transformé en table et recouvert d’une toile cirée à grosse fleurs roses. A gauche de la porte, est posé à même la pierre un morceau de miroir brisé et un quart en fer blanc. Il y a un petit poêle qui réchauffe un peu la pièce et des icônes dans un coin. Un morceau de journal est posé juste en dessous. Un extrait de rubrique nécrologique. « Mon fils », m’explique l’homme. Il ferme un instant les yeux et se signe trois fois. Puis il se dirige aussitôt vers le petit placard suspendu à même la paroi rocheuse par deux petite ficelles (dernier élément du pauvre mobilier), en tire deux verres et une bouteille en plastique marquée Coca-Cola et remplie du vin qu’il fait lui-même.

Il pose les verres sur la table et nous sert deux verres généreux. Il est 8h58 du matin à ma montre, je refuserais bien de boire du vin à une aussi matinale mais j’ai bien remarqué la raideur de son attitude depuis qu’il a parlé de son fils et n’ai pas le courage de refuser l’hommage. L’homme lève son verre devant l’icône et boit le vin d’un trait. Je me lève et fais de même, buvant cul sec le verre de cantine plein à rabord. Même quand on n’est pas très porté sur la religion, il y a des rituels qu’on ne peut s’empêcher de respecter à la lettre.

Aussitôt après, l’homme se détend. Comme toujours dans ce pays, on passe des pleurs aux rires en un instant. La société est si ritualisée que même les émotions répondent à des codes. Une fois bu en l’honneur des morts, on peut de nouveau continuer à vivre. J’ai souvent du mal à suivre cette cavalcade de sentiments. En général, quand je commence à pleurer ça peut durer longtemps, devoir rire au bout de cinq minutes n’est pas un exercice aisé.

L’homme me pose plein de questions pour savoir qui je suis. Et, alors, que j’essaie de satisfaire sa curiosité et son indécrottable envie de me voir commenter le discours de Sarkozy, il me coupe soudainement la parole. « Regarde ce que j’ai », me dit-il. Il sort de la pièce, revient avec un paquet enveloppé de papier journal et m’en dévoile le contenu. Quatre magnifiques truites, pêchées de la veille et conservées dans le frigo naturel de la pierre brute. « Viens, on va se les faire griller ! ». J’hésite un moment. J’ai quand même une marshrutka à prendre, l’homme me rassure, elle ne partira pas sans moi et nous n’allons pas très loin. Je finis par accepter. Certes, il n’est que 9h13 du matin mais puisque j’ai déjà bu du vin, je peux bien me manger une truite, ça ne me tuera pas. Et refuser serait d’une très grande grossièreté. Puisque tout m’ordonne de le faire, je ne vais quand même pas refuser un superbe casse dalle !

Nous traversons le tout petit parking face au musée et descendons de quelques mètres, jusqu’à la rivière. Je ramasse du petit bois assez sec pour être brûlé tandis que l’homme amène le vin et balaie les feuilles mortes pour installer le barbecue du jour. En un instant, un superbe feu nous réchauffe. C’est qu’il ne fait pas chaud ce matin, même si le soleil commence enfin à percer le brouillard matinal. Nous attendons de longues minutes qu’une braise suffisante se soit formée. L’homme taille des bouts de bois sur lesquels il embroche les poissons, je savoure l’instant. Aucune voiture ne passe, silence absolu, Vardzia est au-dessus de nous, galeries creusées dans une roche aride où rien ne pousse, le soleil éclaire la montagne, l’eau de la rivière clapote, de part et d’autre la vallée s’étend, nous sommes seuls au monde dans cet endroit enchanteur. S’il est un paradis, il se trouve à Vardzia.

L’homme pose les poissons sur les braises. Quelques saules pleurent dans l’eau, je repère de beaux noyers et décide de m’occuper du dessert. Armée d’une grande perche, je m’efforce de faire tomber de l’arbre des noix deux fois plus grosses que celles nous connaissons par chez nous. Puisqu’il y a dessert, le poisson ne saurait suffire. L’homme part chercher quelques aubergines et de belles têtes d’ail. Il découpe l’aubergine en fines lamelles, les fait griller et recouvre le tout d’ail pilé. L’instant est si inattendu qu’il me fait oublier que je dois bientôt rentrer à Tbilissi.

Les poissons crépitent sur le feu, l’homme sert le vin, il propose une vieille souche comme table et approche deux rondins un peu moisis pour les sièges. Nous buvons, l’homme amène les poissons parfaitement grillés. Et nous mangeons, en silence. Nous dégustons les truites et les aubergines à l’ail. Nous regardons couler l’eau de la rivière, nous savons Vardzia derrière nous, nous regardons le soleil éclairer la vallée. Parfois, l’homme propose un toast auquel j’essaie tant bien que mal de répondre. Même après plusieurs années dans le Caucase, Nord et Sud, la tradition des toasts m’est difficile, je ne sais jamais quoi dire.

A un moment, l’idée stupide de prendre une photo pour immortaliser l’instant me traverse l’esprit. Je me ravise aussitôt. L’homme m’a accueilli comme s’il me connaissait depuis toujours. Prendre une photo paraîtrait étrange, comme une violation de cet instant privilégié, un geste d’étranger saugrenu dans ces conditions. Je regrette de ne pas savoir dessiner. Le croquis, la lenteur de sa réalisation, la subjectivité de son rendu seraient sans doute bien plus adaptés à ces lieux. Car c’est bien ce que j’aime en Géorgie, quelle que soit la situation, on trouve toujours le temps de se retrouver autour d’une bonne table. La Géorgie est un pays d’une lenteur parfois exaspérante mais souvent régénérante. Je me sens bien ici car on y prend toujours le temps de vivre.

Le poisson est absolument délicieux même si j’ai quelque peine à en lever les filets avec les mains et que je m’emmêle les mâchoires avec les arrêtes, les aubergines sont à tomber et le vin est merveilleux. Il ressemble davantage à du jus de raisin légèrement fermenté, parfait pour le p’tit déj. Les noix sont grasses à souhait, je comprends mieux comment ils parviennent à en faire une pate aussi onctueuse sans ajout. J’avais essayé en France et n’avait obtenu que de la poussière, rien ne vaut les noix géorgiennes.

Nous finissons de manger, buvons avec plaisir et soudain un bruit stupide nous interrompt. « Voilà la marshrutka » m’annonce l’homme et, sans un mot de plus, il se lève et m’accompagne jusqu’au bus. Il me fait un joli sourire, me sert la main, me souhaite bon voyage, me pousse dans le bus, je m’assois et il disparait. Un moment de lucidité, je ne connais même pas son nom, pas plus qu’il ne connaît le mien. Je veux le lui demander mais il a déjà disparu. Le chauffeur grogne que la porte est mal fermée, il démarre et part en trombe, droit devant lui. J’ai à peine eu le temps de me rendre compte de ce qu’il se passait.

Nous roulons un moment, bifurquons vers des villages paumés dans la montagne. Cette fois-ci, ce ne sont pas quelques dizaines de petits colis mais des énormes paquets qui envahissent la moitié de l’habitacle. Il y a bien plus de choses à passer de la campagne vers Tbilissi. Des pommes-de-terre, des pommes, des noix, des poissons séchés et même une carcasse de porc. Quelques passagers nous rejoignent. Après une heure à passer d’un bled à l’autre, à revenir sur nos pas (il faudra d’ailleurs m’expliquer pourquoi le bus ne dessert pas les villages dans l’ordre de la route), à écarter les vaches qui dorment paisiblement sur le chemin, nous filons enfin vers Tbilissi. Enfin presque, la marshrutka est si remplie que nous devons nous arrêter tous les dix kilomètres pour refermer le coffre dont les portières s’ouvrent sous la pression. De longues heures plus tard, je me retrouve dans le bordel de Didoube, prend le métro, rentre chez moi, les voisines s’engueulent dans la cour, je passe devant en les ignorant, et défait mon sac, tristement.

Le week-end est fini mais il fut inoubliable. Le voyage en marshrutka, qu’il s’agisse de l’attendre ou de la prendre, c’est toujours une sacrée aventure. Vivement la fin de la semaine que je puisse recommencer.


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Fabricia

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Re: Un début de week-end presque ordinaire chez George

Message par Fabricia le Lun 17 Oct - 11:40

Bardak,

Quel plaisir de lire ton journal géorgien drôlement bien écrit !


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Lilie

Localisation : Pieds sur Terre, tête dans les étoiles

Re: Un début de week-end presque ordinaire chez George

Message par Lilie le Lun 17 Oct - 12:09

L’étranger de passage a droit à tous les égards, l’étranger proche installé ici, n’est même pas digne d’un regard.


Le voyageur a un statut particulier. Il est toujours bien accueilli, car il n'est que de passage, on sait qu'il partira, alors on veut lui montrer tous les bons cotes de notre pays pour qu'il en garde un bon souvenir. Il ne risque pas de prendre nos emplois, l'argent public, user et abuser des hopitaux au frais des autoctones. Le voyageur apporte l'exotisme, pas la menace. Alors que l'etranger installe chez nous, lui... Pis si en plus on rajoute les querelles ancestrales, alors la!



J'adore ton arc-en-ciel au ras des paquerettes! bravo


Et pis ce weekend, si mes souviendements sont bons, tombena peu pres a une date anniversaire: il y a un an... Joyeux Anniversaire chez Georges, Demoiselle! clin d'oeil


Lilie
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Dolma

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Re: Un début de week-end presque ordinaire chez George

Message par Dolma le Mer 19 Oct - 11:27

Un vrai grand plaisir de lecture tout ça !! Le ton, le style, l'émotion... Tout y est... Un régal...

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Re: Un début de week-end presque ordinaire chez George

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