Le Village du Peuple Etrange Voyageur

pour nos pensées, nos petites histoires et nos joutes littéraires autour des voyages


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    Message par fabizan Sam 16 Jan - 23:27

    A cette époque j'étais lycéenne et je me souviens que tous les prétextes étaient bons pour rejoindre les étudiants de la faculté pour manifester dans les rues de Nanterre où je vivais alors et bien sûr sécher les cours.
    En revanche, même si nous étions nombreux et bien mélangés culturellement, il n'y avait pas de vitrines cassées et de magasins saccagés et pillés. sourire

    Je me souviens très bien également des adresses suivies de Paris-Brune. sourire


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    Message par geob Dim 17 Jan - 20:52

    il n'y avait pas de vitrines cassées et de magasins saccagés et pillés.

    Oui, c'est vrai. Je proposerai quelques remarques sur les mouvements sociaux de ces temps là !

    top là.  merci camarade manifestante !
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    Message par geob Sam 30 Jan - 21:43

    Parenthèse désenchantée



             Quelques semaines avant notre mythique Mai 68, Pierre Viansson-Ponté écrivit un article intitulé : "Quand la France s'ennuie". Comme les réseaux sociaux n'existaient pas à cette époque, il ne fit pas beaucoup de bruit jusqu'à ce que les évènements se déclenchent et le valide. Mais c'était un ennui plutôt moral que économique, nous étions arrivés au pic des "30 glorieuses", il y avait environ 300 000 chômeurs, notons tout de même que les salaires ne progressaient plus, stagnaient, n'empêche les questions sociétales interrogeaient le statu quo qui semblait immuable. Pour dépoussiérer cette société, il aura fallu donc un mois de grève, des manifestations violentes, des voitures brûlées, des mobiliers urbains détruits, des vitrines explosées, des barricades et des jets de pavé. Résultat : le smig augmenta de 35% alors que le patronat estimait qu'une augmentation de 5% mettrait l'économie en péril ! Au fond, jusqu'à la fin des années 60, les mouvements sociaux, le nombre de syndiqués (bien que jamais très haut), indiquaient que l'économie en général ne se portait pas si mal que ça. Ensuite, après le premier choc pétrolier, on peut considérer qu'on change de monde, de modèle, et le plan de rigueur de 1983 instauré par les socialistes, qui n'hésitèrent pas à faire ce que la droite n'avait jamais osé, acheva de nous convertir à l'idée que nous n'étions que des variables d'ajustement. Par la suite, rares sont les manifestations qui aboutirent à un résultat. La plus spectaculaire fut celle pour l'école libre : un million de personnes dans Paris ! Il eut les lycéens dans la rue pour faire abandonner le projet de De Villepin, le mouvement contre la réforme de la sécurité sociale d'Alain Juppé avec tout de même quasiment un mois de grève. Depuis, on peut considérer que les manifestations ne servent plus à grand chose, d'où cette rancune, cette frustration dont profitent les Black Blocks - lorsqu'on demande aux manifestants ce qu'ils pensent de leur comportement, beaucoup approuve parce qu'ils prennent conscience de l'impasse de ces luttes exprimées conventionnellement, en oubliant que les Black Blocks dénaturent leur lutte et sont, d'une certaine manière, les alliés objectifs du pouvoir.  Aujourd'hui, les manifestations sont devenues des déambulations festives avec ballons et sonos, sans oublier les vendeurs de merguez et de casse-croute. Les grèves sont devenues des grèves défensives : au lieu d'avoir 50 licenciements par exemple, il n'y aura que 20 licenciements... bravo, on a gagné ! Mais jamais plus une grève pour obtenir un plus, une amélioration. Quelquefois, il peut advenir un résultat positif, comme dans le mouvement des "gilets jaunes",  mais à quel prix ! La morale de tout cela :   pour se faire entendre,  il faut être violent, casser, brûler ( voir le mouvement contre l'aéroport de Nantes). C'est l'histoire de notre pays : le pouvoir accepte la négociation, le compromis, sans avoir avant tout mesurer la capacité du mouvement social  à durer dans la lutte, en espérant le décourager et pourrir la situation, et en mettant de son côté les braves gens qui ne font jamais grève et qui détestent le désordre. Avant on envoyait l'armée, des Ateliers Généraux à Fourmies celle-ci a toujours obéit à l'ordre de tirer sur le peuple, sans états d'âme. Je ne parlerais pas ici de La Commune contre laquelle Bismarck s'empressa de fournir des armes à l'armée française pour qu'elle aille écraser le peuple de Paris, des Français aussi !

    La concertation n'est pas dans notre culture sociale et politique.


                                                   *******


    45 jours  en 1974

     

    (2)


    Alors, cette grève de 45 jours?
    Il y avait environ huit cent personnes qui travaillaient au centre de tri de Paris-Brune, et notre entrée dans mouvement déclencha une réaction en chaîne : tous les centres de tri importants nous suivirent, puis la grève devint générale. Nous étions loin de penser que ça durerait 45 jours. Ce fut une expérience humaine fort intéressante, elle permit  de découvrir les personnalités de chacun d'être nous, de se découvrir aussi personnellement. Puisque ce temps libre inattendu nous ouvrait ses bras, comment ne pas le gâcher, en faire des heures utiles? Avec mes plus proches camarades, nous allions tous les jours assister à l'assemblée du personnel au transbordement, là où les camions déchargeaient leurs sacs de courrier ou de colis. Nous votions donc la reconduction de la grève, ensuite on se dispersait vers nos propres occupations, quelquefois en bande, mais nous avions tous un point commun : nous n'étions pas mariés, nous n'avions pas d'enfants, et aucun crédit sur le dos. Au bout d'une semaine, beaucoup de collègues  commencèrent à s'ennuyer, à ne pas savoir quoi faire de ces heures sans travail, ils en avaient marre de rester dans leur foyer pour s'occuper des enfants, aller faire des courses pendant que madame, elle, se rendait à son boulot soulagée d'avoir une aide ménagère à domicile ;  eux, ils préféraient se retrouver avec leurs camarades, leurs potes, plutôt que de calculer déjà les retenues sur salaire. Bon, ils n'étaient pas tous comme ça, surtout les militants socialistes et communistes.

    (Il y eut un militant socialiste sous les feux des projecteurs. Georges Sarre ne travaillait plus à Paris-Brune en 1974, mais il avait été un des principaux dirigeants de la grève de 1968, et il n'oublia jamais "l'épopée de Paris-Brune". Il y avait aussi un inspecteur qui travaillait en brigade de nuit, il fut un coscénariste sur quelques uns des films de Jean-Pierre Mocky, mais j'ai oublié son nom. Comme quoi, Paris-Brune fut un endroit très spécial)...


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    Message par geob Mer 3 Fév - 21:20


    On m'a rappelé que le postier de Paris-Brune qui avait collaboré avec Jean-Pierre Mocky s'appelait Jacques Dreux.

    Debriefing II - Page 8 Dreux10
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    Message par geob Sam 20 Fév - 21:17

    45 jours en 1974 (3)



      D'aucuns trouveront mes propos abusifs, surréalistes, sortis tout droit de mon imagination, comme on voudra, pourtant nous nous lancions toujours dans ces mouvements de grève avec enthousiasme parce que on se foutait pas mal des retenues sur salaire, nous nous sentions capables de tout obtenir et  rien ne pouvait nous résister, pas même le gouvernement, d'ailleurs, une année, nous avions fait échouer un projet gouvernemental qui voulait transformer notre façon de travailler en installant des casiers de tri ergonomique dans le but d'empêcher toute communication entre collègues, je ne décrirais pas tous les détails de cette lubie de "manager" - ils ont aussi repeint les murs en bleu dans la salle qui servait de "laboratoire ergonomique", enfin, bref, le centre de tri de Paris Brune devait servir de test à cette nouvelle organisation du travail. Devinez ce qu'il advint de ce test?. Il déclencha une grève suivie à 95%, voir plus, avec l'encadrement au complet. Vingt quatre heures plus tard, les anciens casiers de tri furent réinstallés - "mai 68" restait peut être encore un peu dans nos têtes, ce plaisir de dire merde à n'importe quel pouvoir, et tant que cela fut possible, on ne s'en priva pas !

    Aujourd'hui, en écrivant ces lignes, je pense à tous ces salariés qui "télétravail", chacun dans son appartement, isolés les uns des autres, mais espionnés par les mouchards numériques. Et si  jamais cela devient une norme, que cela s'inscrit dans les mœurs? Comment pourront-ils défendre leurs intérêts? Dorénavant le salarié se trouve dans l'incapacité d'établir un rapport de force car il est isolé, incapable ou ne voulant pas réfléchir sur une résolution collective de ses problèmes, il croira toujours s'en sortir tout seul, ou, plus généralement, il acceptera tout ce qui lui sera imposé pourvu qu'il ne perde pas son emploi - dame ! il faut payer les crédits de la maison, de la voiture, payer l'école des enfants, les vêtements, etc, etc. Quant aux  fonctionnaires, garantie de l'emploi en bandoulière, ils se lancent de temps en temps, en fait de moins en moins souvent, dans des grèves avec un taux ridicule de participation de 20/25%,  et encore !  A vrai dire ces soubresauts vindicatifs ne reflètent que les luttes picrocholines entre centrales syndicales, préoccupées par la réussite des élections professionnelles. Nous avons perdu depuis belle lurette la conscience de notre intérêt collectif, on préfère que l'autre lutte à notre place.

    En France, nous souffrons du "syndrome d'Omaha beach" !

    Pendant ces 45 jours de grève, je ne me suis pas ennuyé, nous nous ne sommes pas ennuyés... mais cela vaut pas pour tout le monde, loin de là. Pour ma part, je faisais une visite quotidienne au centre de tri pour vérifier la poursuite du conflit, m'informer des éventuelles manifestations - on partait tous ensemble rejoindre les lieux de rassemblement -, ensuite j'allais me balader, voir une exposition, ou je retrouvais des camarades dans un bar, ou je rentrais chez moi pour lire et écrire, donc rien d'extraordinaire si ce n'était ce bien être que j'éprouvais de ne pas subir des contraintes horaires, d'être relativement libre - l'est-on  jamais?

    Paul Préboist


    Un soir, je revins au centre de tri. Des militants communistes nous avaient avertis que Paul Préboist viendrait nous soutenir en nous offrant un spectacle. Ah bon? A cette époque, il était connu pour ses seconds rôles dans des navets genre "Mon curé chez les nudistes", il passait aussi dans des cabarets dont "L'école buissonnière", créé par René-Louis Lafforgue. René-Louis Lafforgue, ça ne vous dit rien? grosse impression de vous parler du moyen âge que les moins de vingt ans ne peuvent connaître ! Pourtant, cette chanson pourrait réveiller quelques esquisses de souvenirs....



    Le spectacle de Paul Préboist se déroula au transbordement, débarrassé de la pollution des camions jaunes qui, en temps normal, venaient décharger ou charger les sacs remplis de courrier ou de colis. Il y avait une salle, "le chauffoir", qui permettait au personnel de se reposer, boire et manger en attendant le prochain camion. Eh bien, cette salle servit de coulisse à un Paul Préboist parfaitement à l'aise. Il déroula ses sketchs devant au moins une cinquantaine de personnes, dont celui de l'avocat débutant qui connut une certaine notoriété.



    Lorsqu'il eut terminé son spectacle, il reçut une ovation. Petit à petit, les spectateurs commencèrent à se disperser, en commentant ses sketchs comme s'ils voulaient prolonger ce moment de plaisir d'avoir bien ri, et surtout mis entre parenthèses ce conflit social qui s'éternisait.

    Je laissai mes camarades, j'avais l'intention de poser des questions à Paul Préboist. Il était seul dans le "chauffoir", je pus à mon aise lui parler, lui parler d'abord de René-Louis Laforgue. En le voyant de si près, je fus frappé par son visage ridé, pas loin de ressembler à une gargouille ! Mais ce que je ressentis d'emblée chez lui ce fut sa gentillesse, son empathie. Bien sûr je le félicitai et le remerciai pour ce qu'il venait de nous offrir, ensuite...
    - Vous savez, votre ami René-Louis Lafforgue est mort pas loin de chez moi, sur une route que je connais bien, entre Castres et Albi. Vous pouvez me raconter l'aventure "L'école Buissonnière",  son atmosphère libertaire?

    Qu'est que je n'avais pas dit là ! Une grande émotion envahit Paul Prébois et il partit dans ses souvenirs, sur une époque qu'il semblait regretter. Il y avait une sacrée ambiance au cabaret de "L'école Buissonnière"  ! Des artistes comme Guy Bedos, Bobby Lapointe, Christine Sèvres (la compagne de Jean Ferrat), entre autres, s'y  produisirent et... je m'aperçus que nous n'étions plus seul, des collègues, se demandant ce que je faisais avec Préboist, entrèrent dans "le chauffoir" pour écouter notre dialogue.

    Quelques années avant "L'école Buissonnière", Lafforgue et Préboist jouèrent dans une pièce de théâtre antimilitariste en pleine guerre d'Indochine, une pièce évidemment censurée. Ce fut une période difficile, pression de la police et de la gendarmerie, des menaces, mais ils réussirent parfois à se produire, malgré tout, avec courage. Paul Préboist nous donna à voir une période troublée si peu enseignée dans les écoles, il répondit à nos questions avec une grande gentillesse et je crois avec un intérêt et un plaisir partagé. Au bout d'une vingtaine de minutes, il nous informa qu'il devait malheureusement nous quitter, on l'attendait pour un spectacle dans un cabaret de la rive gauche, vers 23 heures.

    Nous regagnâmes nos pénates en se disant que c'est chouette la grève, pourvu qu'elle dure ! Et, comme le titre l'indique, elle dura 45 jours, et puis vint le jour de la reprise...




    Maadadayo !
    geob
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    Message par geob Mer 10 Mar - 22:42

    45 jours de grève (4)


    La reprise


    Monsieur "Divers-Droite"


    Tout a une fin, même une grève.

    Revenir au travail, s'enfermer entre quatre murs, alors la reprise ne fut pas  joyeuse, non, elle s'avéra émouvante, inattendue. Tout d'abord précisons que l'encadrement dans les centres de tri ressemblait à celui des petits chefs, une manie française, les petits chefs imbus de leur petit pouvoir. A Paris-Brune il y en avait un que l'on surnommait monsieur "Divers-droite", parce qu'il s'était fait élire sur une liste ainsi nommée aux municipales de Montrouge. Encadrement à l'ancienne, du genre à faire des remarques pour une absence qu'il jugeait trop longue pour quiconque revenait des toilettes, enfin c'était comme ça juste pour montrer qu'il avait de l'autorité, une autorité tellement minable quelle suscitait plutôt de l'agacement. Puisque je suis sur ce personnage, on entendit parler de lui quelques années plus tard après qu'il eut demandé sa mutation dans les jours qui suivirent la reprise - on va comprendre pourquoi. Je me souviens, c'était une vacation du matin, le chef de brigade et un inspecteur entrèrent dans la salle du 6e étage et entamèrent la tournée de tous les collègues pour leur passer un message. Nous étions inquiets, enfin ceux qui en ignoraient encore la teneur. J'eus droit à l'inspecteur. J'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer, me dit-il. La vache ! on est foutus ! on va se faire muter d'office ! pensai-je. Après son préambule dramatique, il précisa : monsieur C... ( monsieur "Divers-Droite") est décédé. Et moi : ah bon? Un ah bon? comme s'il m'avait dit aujourd'hui il pleut ! Et j'ai même eu du mal à ne pas hausser les épaules. C'était bien la peine de nous déranger pour nous faire part de la mort d'un type qu'on avait tous déjà oublié, et que personne ne pleura à Paris-Brune.

    Le premier jour de la reprise restera pour moi un souvenir impérissable. Il y eut comme il se doit une assemblée du personnel pour acter la reprise. Elle se déroula dans l'immense salle du 6e étage (casiers de tri, batterie pour les colis, etc.). L'encadrement restait très discret, il régnait une tension extraordinaire. Une fois les discours syndicaux terminés, nous entonnâmes un chant qui nous transcenda, qui nous donna la chair de poule... "L'Internationale" ! A vrai dire, j'ai plus chanté "l'Internationale" que la "Marseillaise" durant ces années là, oh pour une raison très simple : il nous serait pas venu à l'idée d'entonner "la Marseillaise" !

    Le premier jour de reprise fut une journée de dialogue, d'échanges d'idée, de debriefing concernant nos 45 jours de grève. Personne ne restait planté sur sa position, on se rendait "visite" les uns et les autres. Quelquefois un ou deux encadrants traversaient la salle pour constater que le travail ne reprenait vraiment pas, puis ils s'éclipsaient rapidement, un peu sonné par l'indifférence de ces postiers qui  parlaient, qui s'esclaffaient, s'interpellaient haut et fort, en toute décontraction, mais un fond de colère couvait et ne demandait qu'à ressortir à la moindre occasion. Ca ils le sentaient les encadrants, d'ailleurs monsieur "Divers-Droite", lui, on le vit passer le deuxième ou troisième jour, très, très discrètement, n'osant la moindre remarque sur notre rythme de travail qui ressemblait à celui du premier jour de la reprise. La grève continuait sous une autre forme, et cette fois-ci sans retenue sur nos salaires. Oui, un petit peu de courrier en retard était traité, trié, ensaché, mais cela n'empêchait pas de garder cette ambiance de charivari effronté.

    Le quatrième jour, il se déroula une scène que les salariés du XXIe siècle ne connaitront jamais dans leur vie, une scène, en fait, que je vis souvent au cours des conflits sociaux à Paris-Brune. Vous avez retenu? Les encadrant ne venaient pas nous inciter à accélérer le rythme du travail, on ne les voyait pratiquement jamais. Mais, ce quatrième jour, nous vîmes arriver un représentant de la C.G.T et de la C.F.D.T. On avait l'impression qu'ils marchaient sur des œufs. Ils nous dirent timidement : collègues ! camarades ! il serait temps de reprendre vraiment le boulot... Ouh là ! Ils subirent un ouragan d'insultes, une bronca phénoménale qui les firent sortir de la salle précipitamment, les joues rouges de honte.

    Les délégués ont toujours du mal à nous faire terminer une grève. C'était comme ça, à Paris Brune. Autre temps, autre mœurs comme disent les pirates dans Astérix, alors qu'aujourd'hui, à la limite,  les syndicats seraient prêts à payer les salariés pour qu'ils bougent, prennent conscience de leur intérêt collectif et qu'ils ne progresseront jamais tout seul juste en compagnie avec leur nombril.

    On aura compris. La grève dura 45 jours, plus une semaine, une semaine payée. Quant aux retenues sur salaires, elles s'étalèrent sur 5/6 mois.

    Le travail repris sérieusement à partir du lundi de la deuxième semaine de reprise. Nous le fîmes naturellement, sans consignes de la part de quiconque. Tous les retards accumulés s'effacèrent en quelques jours. On revit l'encadrement... devenu très courtois et plus respectueux envers le personnel - ce fut un acquis de la grève qui perdura. Puis, les jours passant, on réalisa que monsieur "Divers-Droite" ne travaillait plus à Paris-Brune, il avait demandé sa mutation, il avait compris qu'il ne pouvait plus jouer au caïd avec le personnel.

    J'oubliais ! Nous n'avions pas vu un collègue depuis deux mois, il revenait d'un périple en Amérique du sud. On le revit au début de la première semaine de reprise, singulièrement ravi de l'ambiance qu'il découvrait. Alors on lui raconta ce qu'il avait raté, ces 45 jours de grève. Pas possible ! s'exclama-t-il, avec un grand sourire - il avait déjà sa petite idée en tête. Bien sûr il nous raconta son voyage, la Bolivie, le Pérou, un peu d'Amazonie, la Colombie. Puis, il nous demanda s'il y avait une possibilité de se déclarer gréviste et récupérer ainsi tous ses congés (on pouvait faire des heures supplémentaires le dimanche ou les jours fériés, la plupart des collègues se faisaient payer, je faisais parti de ceux qui préféraient l'équivalent en congés). Alors il tenta le coup. Il se rendit au Bureau d'Ordre (aujourd'hui on dit D.R.H)., indiqua qu'il aimerait se faire porter gréviste. Vous êtes sûr? Oui, oui. Vous allez avoir 45 jours de retenues sur salaire ! Pas de problèmes ! Il récupéra 45 jours de congés et il repartit en voyage pour deux mois !

    Je crois que j'aurais fait pareil, j'en suis même certain !

    C'était comme ça, à Paris-Brune !

    Madadayo !
    geob
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    Message par geob Mer 12 Mai - 10:34

    Dormir à Belmopan



         En 1977, autant dire il y a un siècle, je pris un vol pour Mexico. Sur un DC-10. Un 1974, un DC-10 s'était écrasé dans la forêt d'Ermenonville : 346 morts. Ensuite, il y eut bien d'autres crash pour cet avion d'une fiabilité douteuse, et ce jusqu'en 2006 ! Et un morceau de DC-10 oublié sur la piste de Roissy (une lame métallique) fut considéré comme un facteur responsable de l'accident du Concorde à Gonesse. Je montai donc dans cet avion maudit, en 1977, avec une petite appréhension.  Avant le décollage, j'entamai une conversation avec ma voisine près du hublot. Je ne sais qui de nous deux aborda en premier le sujet de la réputation du DC-10, et qui ironisa sur sa propension à abréger son déplacement en altitude,  en tout cas cela nous détendit  de rire de nos craintes exagérées, un peu comme des enfants sur le train fantôme dans une foire avant qu'il ne s'ébranle. Le décollage se déroula sans problèmes, la routine commença pour le personnel de bord : consignes de sécurité, puis, quelques minutes plus tard distribution des boissons, les repas, oui, la routine. Nous devions faire escale à Madrid, changer d'avion, ensuite faire un vol Madrid-Miami, enfin, Miami-Mexico - du moins en ce qui me concerne parce que sur le vol Madrid-Miami je ne revis pas ma voisine de bord.

    Tout à coup, environ une demi-heure avant d'atterrir à Madrid, je n'entendis plus les moteurs de l'avion, comme ça, net, plus rien. Un silence effrayant. Le DC-10 semblait flotter au dessus des nuages, sous l'azur étincelant. L'inquiétude m'étreignit rapidement, j'eus même un haut le cœur quand nous changeâmes brusquement d'altitude, la même sensation que sur les montagnes russes quand le véhicule plonge dans le vide vertigineux J'avoue, je me suis dit que c'était fini, et j'ai fermé les yeux. Je ressentis à peine la main de ma voisine sur la mienne, toutes griffes dehors. Puis nous entendîmes à nouveau les moteurs, oh le merveilleux boucan des réacteurs !... bon, ce n'était pas pour aujourd'hui.

    Sur le tarmac de l'aéroport de Madrid, un bus nous attendait au pied de la passerelle pour nous conduire vers l'aérogare. J'entendis quelques réflexions du genre "vous avez remarqué quelque chose pendant le vol, moi j'ai cru qu'on allait se crasher !". Je n'étais donc pas le seul à avoir pensé au pire ; j'avais fermé les yeux en me disant que c'était fini et je crois que je les aurais jamais ouvert si les réacteurs n'avaient pas redémarrer, je me serais trouvé comme un condamné à mort devant un peloton d'exécution, les yeux bandés.

    Quelques heures plus tard (deux, trois? je ne m'en souviens plus), je pris le vol Madrid-Miami. Escale de Miami, salle de transfert de son aérogare, aucun souvenir, à part un policier très grand et très gros. Miami-Mexico, arrivée dans la nuit, 22h heure locale. Je laissai mes affaires dans ma chambre d'hôtel -une nuit comprise avec le billet d'avion- et je me lançai dans la nuit de Mexico en ayant d'autre but que de boire du mescal, de la tequila. Je trouvai un marché de nuit où je pus manger quelque chose, servi par la dame qui s'occupait de son stand. Il faisait très chaud, j'avais soif, je lui demandai du mescal et elle me servit une sacrée dose. Une myriade de petites ampoules électriques éclairaient le marché, elles se transformèrent en étoiles brillantes pour me tenir compagnie.
    Vers deux heures du matin, je retrouvai mon hôtel, mon lit. Je me levai vers 10h et repris mon errance, mon vagabondage dans les rues de Mexico. J'ai dû manger quelque chose en guise de petit déjeuner, mais quoi? J'étais à la recherche d'une "Cantina" (à cette époque, il n'était pas rare de voir une affiche d'interdiction aux femmes et aux chiens à l'entrée). Je finis par en trouver une. La salle avec ses petites tables rondes, avec juste une chaise, était vide, c'était un peu tôt quand même. Il y avait deux gars au comptoir avec des têtes d'ivrognes qui vous inciteraient à boire de l'eau toute votre vie. La trogne du patron, derrière son comptoir, m'accueillit avec une grande curiosité. Je lui commandai un verre de téquila, il me le servit comme il se doit, c'est à dire avec une petite soucoupe garni de gros sel et d'un quartier de citron vert. Tous les trois m'observèrent pour voir comment j'allais me débrouiller avec ça. Je pris une pincée de gros sel, la mit sur ma langue, et j'avalai cul-sec la téquila. Oh nom de dieu ! Gorgée infernale ! Par orgueil, j'arrivai à ne rien montrer sur mon visage, je ne voulais pas perdre la face et les trois hommes esquissèrent un sourire dès que je pris le morceau de citron vert pour mordre dedans avec avidité...

    Bienvenue au Mexique ! m'aurait lancé Geoffrey Firmin....


    Maadadayo
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    Message par fabizan Mer 12 Mai - 16:07

    Les quelques fois où j'ai acheté un billet d'avion, je me suis toujours renseignée au préalable sur la marque de l'avion. Pas question de monter dans un avion qui s'appelle DC gag ! Surtout avec les nombreux crashes qui lui ont été imputés !

    A ta place Geob, quand les moteurs se sont arrêtés, je serais tombée dans les pommes sourire



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    Message par Skyrgamur Mer 12 Mai - 16:48

    Lorsque j'ai su que c'était un Iliouchine qui allait m'emmener en Roumanie, j'ai fait mon testament avant de partir (j'avais 20 ans)


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    Message par geob Lun 17 Mai - 22:19

    Dormir à Belmopan (2)



         Avec deux amis, nous allâmes au centre culturel canadien de parsi pour assister à la projection d'un documentaire consacré à Malcom Lowry. Richard Burton apparait tout de suite sur l'écran, il est dans un cimetière, près de la tombe de Malcom Lowry. Il dit quelques mots en anglais, puis il décapsule une bouteille de bière et la verse sur la tombe. Un de mes amis, alcoolique notoire aux innombrables cures de désintoxication ratées, apprécia l'hommage rendu au Consul, Geoffroy Firmin, le héros de "Au dessous du volcan",  pathétique et flamboyant personnage d'une tragédie si humaine, terriblement humaine, qui s'imprime à jamais dans la mémoire du lecteur. Le lendemain de l'enterrement de Serge Gainsbourg, je fis un tour au cimetière du Montparnasse pour voir sa tombe. La présence de nombreux jeunes autour me stupéfia. Lorsque je pus m'approcher, je le fus encore plus : deux bouteilles de whisky, des paquets de Gitane, des cigarettes en vrac, des capsules de bouteille de bière, et quelques bricoles encore, encombraient la pierre tombale. Au fond, Richard Burton avait été bien plus sobre... sur la tombe de Malcom Lowry.

    Tous les trois, nous avions lu "Au dessous de volcan" mais je fus le seul à partir au Mexique ; on aura compris : ce n'était pas par nostalgie des Aztèques, des Mayas ou de Pancho Villa ! Pourtant, je ne manquai pas de visiter les sites comme Chichen Itza et Teotihuacan, après tout ça aurait été trop bête de les ignorer. La pratique de l'espagnol, d'un niveau raisonnable, contribua à rendre mon voyage moins compliqué et me permit de converser avec des gens sympathiques, sauf quelques uns qui me demandaient à brûle pourpoint si j'étais américain, ce à quoi je leur répondais rapidement "no, no, soy francés", alors un sourire apparaissait sur leur visage : "ah muy bien" ! et, à ma grande surprise, enfin chez les plus cultivés, on me parlait aussitôt de Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaut, de la culture française en général, mais heureusement pas de Maximilien !

    Lorsqu'on voyage seul, on a intérêt à vite comprendre les codes de la vie quotidienne, comme par exemple ne pas s'offusquer quand la personne que vous croisez crache par terre, non, ce n'est pas une forme inamicale de salut, c'est un problème de déglutition, un renvoi gastro-œsophagien, un encombrement de la gorge dû à je ne sais trop quoi, enfin, bref, ça soulage, c'est presque un réflexe instantané, une manie dont je fis un usage en toute décontraction - je n'étais pas l'oncle Cristobal. Comment se faire servir dans un café ou un restaurant? Si vous faites comme en France, avec vos "s'il vous plait", "pardon, excusez moi, je voudrais...", vous vous demanderez pourquoi les serveurs vous ignorent. Ainsi, à Puebla, je remarquai un grand café de style colonial (souvenir de la présence française?), avec ventilateurs antiques au plafond -une hauteur de plafond étonnante. Je préférai m'assoir dehors, devant une petite table ronde, entre deux autres consommateurs. Au Mexique, je ne me souviens pas d'avoir vu une femme seule attablée dans un café - je rappelle, en 1977, mais je doute que cela ait beaucoup changé. Mais voici qu'un serveur s'arrêta devant ma table et, sans me demander mes desiderata, posa un grand verre genre "Duralex", une cuillère à long manche, et repartit aussitôt vers des nouveaux clients. Bizarre comme café ! Je jetai un coup d'œil sur le verre de mon voisin, rempli d'un liquide marron clair. C'est un café au lait, me dit-il. J'entendais régulièrement un son cristallin qui retentissait de partout, d'évidence on tapotait avec un objet métallique sur des verres. Un serveur muni de deux grosses bouilloires passa rapidement devant moi, je lançai un "por favor" complètement inutile, cela ne l'arrêta pas. Mon voisin discutait avec de ses compatriote, je ne voulus pas le déranger, et je restai dans l'expectative en me demandant si je ne ferais pas mieux de lever l'ancre. A un moment donné, il prit son verre pour siroter une gorgée et s'aperçut que le mien était vide. Il posa son verre, s'empara de ma cuillère et commença à tapoter sur mon verre, mais pas si légèrement que ça, je compris alors le pourquoi du comment : "cling cling cling !", il reposa ma cuillère. Il ne va tarder, me dit-il. En effet, en moins de trente secondes, un serveur surgit avec ses deux grosses bouilloires : l'une contenait le café, l'autre le lait. J'avais compris. Ensuite, au cours de mon errance mexicaine, je n'eus pas de problèmes pour me faire servir : il suffisait de claquer ses mains rapidement deux fois, ou siffler, ou émettre un son qui ressemble à celui que l'on fait pour calmer ou appeler son chien " sssst". Des années plus tard, au Brésil, mon adaptation fut rapide car, grosso modo, c'était la seule façon d'interpeller le personnel - les Brésiliens sont les gens les plus sympathiques qui soient. Evidemment, cela ne marche pas en France, les serveurs font la gueule si on n'enrobe pas notre commande d'une politesse qui leur fasse oublier qu'ils sont là après tout pour nous servir, et non pas pour nous faire la gueule...

    Ah le Mexique ! Me voilà fin, je parle du Mexique alors que Belmopan ne se trouve pas au Mexique...


    Maadadayo !

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    Message par geob Jeu 27 Mai - 22:41

    Dormir à Belmopan (3)



        Les camarades, les amis que nous avons cotoyé à une époque peuvent ne plus avoir leur place dans notre mémoire - rares sont ceux que nous conservons au cours d'une vie.  Alors les cironstances nous amènent à faire d'autres connaissances pour tant d'années, ensuite nous voici dans d'autres lieux, d'autres contingences sociales, nous rencontrons, nous découvrons d'autres personnes, d'autres camarades, d'autres amis, c'est comme ça la vie, Un bouddhiste simplifierait mes propos ainsi : la roue du dharma. Mais oui, il faut accepter que la roue tourne, cela ne sert à rien de se lamenter, de vouloir que rien ne change. Il serait  peut être temps de devenir adulte, non? c'est à dire accepter la réalité telle qu'elle est et non pas comme on voudrait qu'elle soit. Quelquefois, au cours de ces vingt dernières années, des camarades s'étonnaient de me voir toujours partir en Asie. Tu en as pas marre de la routine? Tu devrais changer de destination ! Je répondais à chaque fois ceci : d'abord ce n'est jamais pareil,  le seul continent où je n'ai  jamais mis les pieds c'est l'Océanie, puis, un peu taquin, sur de mon effet, j'ajoutais : et j'ai même dormi à Belmopan ! Belmopan? Mais c'est ce bled? Ce n'est pas un bled, les gars, c'est la capitale du Belize ! Belize, ce micro-état d'amérique centrale, ignoré de la mondialisation, jamais à la une des médias, et c'est peut être tant mieux pour ce pays.

    Je devrais intitulé ce carnet de voyage "Mémoires d'un amnésique" (Erik Satie) ! Déjà, je ne souviens plus exactement comment je suis entré au Bélize. Bon, je quittai, ça c'est sur, le Mexique en autocar. Ensuite, mes souvenirs ne sont que des séquences d'un film dont j'ai oublié de faire le montage. Je ne tenais pas un journal, voyageur dilettante plus occupé par le présent que par l'idée de thésauriser des expériences qui ne concernaient que moi.

    Depuis 1977, Belize a du bien changé, me suis-je dit. J'ai jeté un coup d'œil sur internet, vu des photos, lu quelques articles, dont un de 2006 qui ne dit mot sur Belmopan mais évoque les propriétés de Francis Ford Coppola au bord de la mer. D'ailleurs je me suis souvent demandé où se trouvait donc cette plage de sable blond, cette eau turquoise -plus verte que bleue -, ces cocotiers majestueux, enfin cette image typique d'un magazine de voyages qui surgissait quelquefois dans ma mémoire? Et puis cette auberge originale, une grande salle au sol sablonneux, sous un toit de palmier, avec des hamacs accrochés aux nombreux poteaux? Le hamac, c'était le lit, la chambre ! mais oui, c'était au Belize ! Heureusement j'avais très peu d'affaires avec moi, j'avais laissé mon sac à dos dans un hôtel de Belmopan. Un matin, je me suis extrait de mon hamac, je posai mes pieds dans le sable, je ressenti aussitôt la douleur d'une piqûre et je pensai tout de suite au pire : j'ai été piqué par quelque bestiole venimeuse, ça y est, je suis foutu ! Rien en vue dans le sable, je parti me baigner, ensuite je m'allongeai sur le sable blond de la plage, et ce paysage féerique  s'imprima dans ma rétine, dans mon cerveau : le paradis !

    Au bout de deux jours, ce paradis m'ennuya, je retournai à Belmopan...


    Maadadayo !
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    Message par geob Sam 12 Juin - 22:31

    Dormir à Belmopan  (4)



    près avoir franchi la frontière pour entrer au Belize,  je me suis sans doute arrêter dès le premier village venu, en fin d'après midi. Tout de suite, j'eus  le sentiment d'avoir changé de planète, de ne plus vivre dans la même temporalité : je ne voyais que des maisons en bois, des rues avec quelques personnes qui déambulaient nonchalamment, j'entendais des coqs, l'aboiement des chiens, mais pas le moindre bruit d'une automobile, rien que les sons de la nature.

    Curieusement, je n'arrive pas à me souvenir des hôtels où j'ai pu dormir dans ce pays, sauf cette auberge au bord de la mer. Pourtant je me souviens de quelques nuits au Mexique, même dans des bouges... malencontreusement inoubliables.

    Village de Belize près de la frontière mexicaine, 6h du matin.


    Ouverture du plan séquence :


      Surprise, il y a un brouillard inattendu... un brouillard? disons plutôt une brume de chaleur. Malgré tout, le soleil éclabousse de lumière vive la petite route où je marche, visibilité : une vingtaine de mètres environ  ; j'admire les fleurs rouges des flamboyants sur les cotés ;  j'avance dans une atmosphère irréelle, cotonneuse. Je vois un oiseau noir qui traîne au milieu de la route, sans se soucier de ce qui pourrait advenir. Je m'arrête devant une maison en bois  de plain pied, avec une grande fenêtre ouverte où est accoudé un type bien portant, vêtu d'un marcel - en fait, il n'y a pas de fenêtre vitrées, juste des volets. Je suis dans l'incertitude, je ne sais pas où je peux prendre le bus pour Belmopan...

    ... La veille, j'avais fait le tour du village, posé des questions à quelques personnes, et tout le monde me confirma qu'il y aurait bien un bus demain matin. A quelle heure? Entre 6h et 6h30 ! D'autres m'affirmèrent plutôt 7h. Où le prendre? Là, ici, sur la route, faire signe au chauffeur. Le chauffeur? Comme si je connais le chauffeur, moi ! Alors, j'attends, rien que ça à faire et être patient, d'ailleurs j'ai l'habitude en voyage d'attendre que le destin décide pour moi : le type en marcel m'a fait comprendre de ne pas bouger, de rester près de sa maison. Mais voilà que surgit de la brume un type qui passe devant nous, il marche d'un pas pressé, pour moi d'un pas assuré, seulement j'ai vite compris qu'à Belize la seule attitude correcte c'es la nonchalance. Il va chercher le car, me dit le gars en marcel.

    Tout vient à point à celui qui sait attendre.

    Dans le car en direction de Belmopan.


    Le chauffeur arrête son car devant la maison où j'attends. Je ne suis pas le premier passager - j'image que les habitants de ce bled savent où le chauffeur gare son véhicule. Le car démarre... ensuite... ensuite, je me sens totalement dépaysé, j'observe surtout les gens. Il n'y a pas de station sur la route, il suffit de faire un signe. Je me souviens de la première personne qui est montée : une dame âgée, noire de peau, mince, lunettes de vue aux gros verres sur le nez, coiffée d'un chignon aux cheveux blancs, elle porte une robe bariolée, mais surtout, tant d'années plus tard, j'entends sa voix décontractée, chantante
    - Good Morning ladies and gentlemen !

    Tous les passagers salueront de la même manière. Et je me suis dit, c'est vraiment "cool" ce pays !...



    Maadadayo !
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    Message par geob Lun 21 Juin - 15:21

    Dormir à Belmopan (5)


     Quelle drôle d'idée ai-je eu de me lancer dans la narration de souvenirs d'un voyage effectué au siècle dernier, il y a quarante quatre ans? Quasiment un demi siècle ! Malgré tout, quelquefois ma mémoire m'envoie des images sans les relier entre elles. Ainsi, je me souviens qu'un des rares bâtiments en dur de Belmopan c'était une banque où j'avais sans doute changer de l'argent. Je me vois aussi dans un restaurant chinois, en soirée. Oui, j'ai mangé chinois à Belmopan, et je me rappelle ce grand calendrier accroché sur un mur,  éclairé par une lumière rouge (une lanterne avec des idéogrammes) que j'observais tandis que je maniais mes baguettes. Mon observation n'avait rien de réfléchie, aucune pensée ne traversait mon esprit : il se laissait simplement imprégner par le lieu, les odeurs, les sons, sans conscience du temps qui passe, et j'eus cette impression étrange que j'avais toujours vécu ici tant je m'y sentais bien. Je me demande aujourd'hui si je ne rêvais pas les yeux ouverts car, tout à coup, je réalisai que nous étions telle date dans ce mois de mai 1977, et que j'avais passé trop de temps dans ce petit pays à l'écart des grandes routes touristiques. Je devais me rendre au Guatemala, ensuite remonter tout le Mexique jusqu'au nord, avant de redescendre sur Mexico pour prendre le vol de retour.

                                             ..............................

    Aéroport de Belmopan.


    J'ai cherché sur internet des photos de l'aéroport de Belmopan ^parce que que, dans mon souvenir, ce n'était qu'une sorte de hangar où il n'y avait qu'un seul guichet sommaire. Je me suis dit qu'ils ont dû construire depuis le temps quelque chose de plus sérieux. A vrai dire pas tellement, toujours aussi petit et basique si j'n crois les photos publiées sur internet. En tout cas, en 1977, lorsque j'arrivais devant cet aéroport, je fus  drôlement surpris, encore plus d'ailleurs par l'avion qui était juste à côté, comme dans un petit aérodrome campagnard : c'était un DC2 ! Le "Guide du routard" signalait le crash sur cette liaison Belmopan/Guatemala, deux années auparavant, le jour de Noel : 28 morts ! Le prix du billet coutait 20 $ et des gens me précisèrent que le billet de 20 $ était refusé et, évidemment, j'avais un billet de 20 $. Alors j'abordai un type pour lui demander s'il avait du change. Il me prit le billet, l'observa, le manipula et, rassuré par son authenticité, il me donna vingt billets de 1 $, puis il m'invita à le suivre dans... l'aéroport ! C'était vraiment petit à l'intérieur, et bien sombre. Il passa derrière l'unique guichet, s'empara d'un ticket sur lequel il mit un tampon, alors je l'échangeai contre vingt billets de 1 $ et je pus embarquer dans ce coucou appelé DC2 !

    J'embarquai à l'arrière de l'appareil par un marche pied en bois de quatre ou cinq marches  A l'intérieur, je fus placé près d'un hublot. Je constatai tout de suite que la cabine de pilotage se trouvait derrière un rideau. Il y avait peut être une douzaine de passagers. Dès le décollage, je ressenti ce que c'était de faire de l'avion ! Oh le bruit des moteurs ! C'était poussif, inquiétant, on aurait dit que les deux hélices avaient du mal à tourner à plein régime.

    Le DC2 ne volait pas très haut, cela me permettait d'admirer le paysage. A ma grande surprise, il y eut une escale sur une piste en terre battue... en pleine forêt !  Je ne sais combien d'arbres ils avaient dû abattre pour l'aménager, mais l'atterrissage et le décollage avec les ailes au raz du sommet des arbres, oui, c'était impressionnant et sur mon siège, le nez sur le hublot, je n'était pas fier.
    Comme pour Belize, je ne me souviens pas du nom de mon premier village ou petite ville guatémaltèque, en revanche je me souviens d'avoir été chez un barbier. Cela faisait une semaine que je ne m'étais pas rasé. Ce fut un rasage au sabre que l'on aiguise sur une lanière en cuir. Tout de suite, mon barbier comprit qu'il avait affaire à une barbe de "gringo", alors il appela son employé pour qu'il aiguise un deuxième "sabre", ainsi il usa l'un avant de changer avec l'autre parfaitement aiguisé, et il y eut au moins deux aller-retour !

    Vàmonos, hombre !...




    Maadadayo !
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    Message par geob Ven 9 Juil - 21:42

    Dormir à Belmopan (6)



       

    Dimanche à Belmopan.


    Un dernier souvenir de Belize. J'ai eu beau creuser ma mémoire, rien à faire, il ne me reste que ce dimanche à Belmopan. Un dimanche après midi. Je me  baladai dans des quartiers en dehors du centre ville, toutes les maisons étaient en bois, les rues étroites. Dans l'une d'entres elles, je repérai un attroupement, oh pas énorme, une dizaine de personnes environ. Les gens étaient devant une maison, toute leur attention dirigée vers elle. Une musique très rythmée semblait sortir d'une pièce grande ouverte. Je m'approchai, on s'écarta pour me permettre de bien voir. A l'intérieur, il y avait trois artistes : un chanteur et deux musiciens. Alors que dire de leur musique? Peut être que c'était la première fois que j'entendis du reggae, en tout cas je restai pour écouter deux ou trois prestations. Quand ils s'arrêtaient avant d'entamer une autre chanson, ils reprenaient leur souffle, se décontractaient en parlant entre eux mais sauf le batteur, au fond de la pièce, coiffé d'un bob, lui, il ne pouvait s'arrêter, il continuait de jouer, de manier ses baguettes comme dans un ralenti cinématographique, doucement, effleurant juste ses cymbales, et tapant avec légèreté sur ses tambours, quand le chanteur et l'organiste, coiffé lui aussi d'un bob,  repartaient sur un morceau, le batteur changeait de vitesse et se retrouvait à l'unisson instantanément avec ses camarades. Il me paraissait bizarre, ce jeune batteur. A mon avis, il avait abusé sur les joints de marijuana.

    Voilà, j'ai essoré ma mémoire, elle ne me sort plus rien sur ce pays. Bon, j'ai une excuse : c'était en 1977 !
    Et j'ai bien fait d'y aller !

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