Le Village du Peuple Etrange Voyageur

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    Debriefing II

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    Localisation : Sainte Enimie Lozère

    Debriefing II - Page 8 Empty Re: Debriefing II

    Message par fabizan Sam 16 Jan - 23:27

    A cette époque j'étais lycéenne et je me souviens que tous les prétextes étaient bons pour rejoindre les étudiants de la faculté pour manifester dans les rues de Nanterre où je vivais alors et bien sûr sécher les cours.
    En revanche, même si nous étions nombreux et bien mélangés culturellement, il n'y avait pas de vitrines cassées et de magasins saccagés et pillés. sourire

    Je me souviens très bien également des adresses suivies de Paris-Brune. sourire


    _________________
    Fabienne
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    Message par geob Dim 17 Jan - 20:52

    il n'y avait pas de vitrines cassées et de magasins saccagés et pillés.

    Oui, c'est vrai. Je proposerai quelques remarques sur les mouvements sociaux de ces temps là !

    top là.  merci camarade manifestante !
    geob
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    Debriefing II - Page 8 Empty Re: Debriefing II

    Message par geob Sam 30 Jan - 21:43

    Parenthèse désenchantée



             Quelques semaines avant notre mythique Mai 68, Pierre Viansson-Ponté écrivit un article intitulé : "Quand la France s'ennuie". Comme les réseaux sociaux n'existaient pas à cette époque, il ne fit pas beaucoup de bruit jusqu'à ce que les évènements se déclenchent et le valide. Mais c'était un ennui plutôt moral que économique, nous étions arrivés au pic des "30 glorieuses", il y avait environ 300 000 chômeurs, notons tout de même que les salaires ne progressaient plus, stagnaient, n'empêche les questions sociétales interrogeaient le statu quo qui semblait immuable. Pour dépoussiérer cette société, il aura fallu donc un mois de grève, des manifestations violentes, des voitures brûlées, des mobiliers urbains détruits, des vitrines explosées, des barricades et des jets de pavé. Résultat : le smig augmenta de 35% alors que le patronat estimait qu'une augmentation de 5% mettrait l'économie en péril ! Au fond, jusqu'à la fin des années 60, les mouvements sociaux, le nombre de syndiqués (bien que jamais très haut), indiquaient que l'économie en général ne se portait pas si mal que ça. Ensuite, après le premier choc pétrolier, on peut considérer qu'on change de monde, de modèle, et le plan de rigueur de 1983 instauré par les socialistes, qui n'hésitèrent pas à faire ce que la droite n'avait jamais osé, acheva de nous convertir à l'idée que nous n'étions que des variables d'ajustement. Par la suite, rares sont les manifestations qui aboutirent à un résultat. La plus spectaculaire fut celle pour l'école libre : un million de personnes dans Paris ! Il eut les lycéens dans la rue pour faire abandonner le projet de De Villepin, le mouvement contre la réforme de la sécurité sociale d'Alain Juppé avec tout de même quasiment un mois de grève. Depuis, on peut considérer que les manifestations ne servent plus à grand chose, d'où cette rancune, cette frustration dont profitent les Black Blocks - lorsqu'on demande aux manifestants ce qu'ils pensent de leur comportement, beaucoup approuve parce qu'ils prennent conscience de l'impasse de ces luttes exprimées conventionnellement, en oubliant que les Black Blocks dénaturent leur lutte et sont, d'une certaine manière, les alliés objectifs du pouvoir.  Aujourd'hui, les manifestations sont devenues des déambulations festives avec ballons et sonos, sans oublier les vendeurs de merguez et de casse-croute. Les grèves sont devenues des grèves défensives : au lieu d'avoir 50 licenciements par exemple, il n'y aura que 20 licenciements... bravo, on a gagné ! Mais jamais plus une grève pour obtenir un plus, une amélioration. Quelquefois, il peut advenir un résultat positif, comme dans le mouvement des "gilets jaunes",  mais à quel prix ! La morale de tout cela :   pour se faire entendre,  il faut être violent, casser, brûler ( voir le mouvement contre l'aéroport de Nantes). C'est l'histoire de notre pays : le pouvoir accepte la négociation, le compromis, sans avoir avant tout mesurer la capacité du mouvement social  à durer dans la lutte, en espérant le décourager et pourrir la situation, et en mettant de son côté les braves gens qui ne font jamais grève et qui détestent le désordre. Avant on envoyait l'armée, des Ateliers Généraux à Fourmies celle-ci a toujours obéit à l'ordre de tirer sur le peuple, sans états d'âme. Je ne parlerais pas ici de La Commune contre laquelle Bismarck s'empressa de fournir des armes à l'armée française pour qu'elle aille écraser le peuple de Paris, des Français aussi !

    La concertation n'est pas dans notre culture sociale et politique.


                                                   *******


    45 jours  en 1974

     

    (2)


    Alors, cette grève de 45 jours?
    Il y avait environ huit cent personnes qui travaillaient au centre de tri de Paris-Brune, et notre entrée dans mouvement déclencha une réaction en chaîne : tous les centres de tri importants nous suivirent, puis la grève devint générale. Nous étions loin de penser que ça durerait 45 jours. Ce fut une expérience humaine fort intéressante, elle permit  de découvrir les personnalités de chacun d'être nous, de se découvrir aussi personnellement. Puisque ce temps libre inattendu nous ouvrait ses bras, comment ne pas le gâcher, en faire des heures utiles? Avec mes plus proches camarades, nous allions tous les jours assister à l'assemblée du personnel au transbordement, là où les camions déchargeaient leurs sacs de courrier ou de colis. Nous votions donc la reconduction de la grève, ensuite on se dispersait vers nos propres occupations, quelquefois en bande, mais nous avions tous un point commun : nous n'étions pas mariés, nous n'avions pas d'enfants, et aucun crédit sur le dos. Au bout d'une semaine, beaucoup de collègues  commencèrent à s'ennuyer, à ne pas savoir quoi faire de ces heures sans travail, ils en avaient marre de rester dans leur foyer pour s'occuper des enfants, aller faire des courses pendant que madame, elle, se rendait à son boulot soulagée d'avoir une aide ménagère à domicile ;  eux, ils préféraient se retrouver avec leurs camarades, leurs potes, plutôt que de calculer déjà les retenues sur salaire. Bon, ils n'étaient pas tous comme ça, surtout les militants socialistes et communistes.

    (Il y eut un militant socialiste sous les feux des projecteurs. Georges Sarre ne travaillait plus à Paris-Brune en 1974, mais il avait été un des principaux dirigeants de la grève de 1968, et il n'oublia jamais "l'épopée de Paris-Brune". Il y avait aussi un inspecteur qui travaillait en brigade de nuit, il fut un coscénariste sur quelques uns des films de Jean-Pierre Mocky, mais j'ai oublié son nom. Comme quoi, Paris-Brune fut un endroit très spécial)...


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    Message par geob Mer 3 Fév - 21:20


    On m'a rappelé que le postier de Paris-Brune qui avait collaboré avec Jean-Pierre Mocky s'appelait Jacques Dreux.

    Debriefing II - Page 8 Dreux10
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    Message par geob Sam 20 Fév - 21:17

    45 jours en 1974 (3)



      D'aucuns trouveront mes propos abusifs, surréalistes, sortis tout droit de mon imagination, comme on voudra, pourtant nous nous lancions toujours dans ces mouvements de grève avec enthousiasme parce que on se foutait pas mal des retenues sur salaire, nous nous sentions capables de tout obtenir et  rien ne pouvait nous résister, pas même le gouvernement, d'ailleurs, une année, nous avions fait échouer un projet gouvernemental qui voulait transformer notre façon de travailler en installant des casiers de tri ergonomique dans le but d'empêcher toute communication entre collègues, je ne décrirais pas tous les détails de cette lubie de "manager" - ils ont aussi repeint les murs en bleu dans la salle qui servait de "laboratoire ergonomique", enfin, bref, le centre de tri de Paris Brune devait servir de test à cette nouvelle organisation du travail. Devinez ce qu'il advint de ce test?. Il déclencha une grève suivie à 95%, voir plus, avec l'encadrement au complet. Vingt quatre heures plus tard, les anciens casiers de tri furent réinstallés - "mai 68" restait peut être encore un peu dans nos têtes, ce plaisir de dire merde à n'importe quel pouvoir, et tant que cela fut possible, on ne s'en priva pas !

    Aujourd'hui, en écrivant ces lignes, je pense à tous ces salariés qui "télétravail", chacun dans son appartement, isolés les uns des autres, mais espionnés par les mouchards numériques. Et si  jamais cela devient une norme, que cela s'inscrit dans les mœurs? Comment pourront-ils défendre leurs intérêts? Dorénavant le salarié se trouve dans l'incapacité d'établir un rapport de force car il est isolé, incapable ou ne voulant pas réfléchir sur une résolution collective de ses problèmes, il croira toujours s'en sortir tout seul, ou, plus généralement, il acceptera tout ce qui lui sera imposé pourvu qu'il ne perde pas son emploi - dame ! il faut payer les crédits de la maison, de la voiture, payer l'école des enfants, les vêtements, etc, etc. Quant aux  fonctionnaires, garantie de l'emploi en bandoulière, ils se lancent de temps en temps, en fait de moins en moins souvent, dans des grèves avec un taux ridicule de participation de 20/25%,  et encore !  A vrai dire ces soubresauts vindicatifs ne reflètent que les luttes picrocholines entre centrales syndicales, préoccupées par la réussite des élections professionnelles. Nous avons perdu depuis belle lurette la conscience de notre intérêt collectif, on préfère que l'autre lutte à notre place.

    En France, nous souffrons du "syndrome d'Omaha beach" !

    Pendant ces 45 jours de grève, je ne me suis pas ennuyé, nous nous ne sommes pas ennuyés... mais cela vaut pas pour tout le monde, loin de là. Pour ma part, je faisais une visite quotidienne au centre de tri pour vérifier la poursuite du conflit, m'informer des éventuelles manifestations - on partait tous ensemble rejoindre les lieux de rassemblement -, ensuite j'allais me balader, voir une exposition, ou je retrouvais des camarades dans un bar, ou je rentrais chez moi pour lire et écrire, donc rien d'extraordinaire si ce n'était ce bien être que j'éprouvais de ne pas subir des contraintes horaires, d'être relativement libre - l'est-on  jamais?

    Paul Préboist


    Un soir, je revins au centre de tri. Des militants communistes nous avaient avertis que Paul Préboist viendrait nous soutenir en nous offrant un spectacle. Ah bon? A cette époque, il était connu pour ses seconds rôles dans des navets genre "Mon curé chez les nudistes", il passait aussi dans des cabarets dont "L'école buissonnière", créé par René-Louis Lafforgue. René-Louis Lafforgue, ça ne vous dit rien? grosse impression de vous parler du moyen âge que les moins de vingt ans ne peuvent connaître ! Pourtant, cette chanson pourrait réveiller quelques esquisses de souvenirs....



    Le spectacle de Paul Préboist se déroula au transbordement, débarrassé de la pollution des camions jaunes qui, en temps normal, venaient décharger ou charger les sacs remplis de courrier ou de colis. Il y avait une salle, "le chauffoir", qui permettait au personnel de se reposer, boire et manger en attendant le prochain camion. Eh bien, cette salle servit de coulisse à un Paul Préboist parfaitement à l'aise. Il déroula ses sketchs devant au moins une cinquantaine de personnes, dont celui de l'avocat débutant qui connut une certaine notoriété.



    Lorsqu'il eut terminé son spectacle, il reçut une ovation. Petit à petit, les spectateurs commencèrent à se disperser, en commentant ses sketchs comme s'ils voulaient prolonger ce moment de plaisir d'avoir bien ri, et surtout mis entre parenthèses ce conflit social qui s'éternisait.

    Je laissai mes camarades, j'avais l'intention de poser des questions à Paul Préboist. Il était seul dans le "chauffoir", je pus à mon aise lui parler, lui parler d'abord de René-Louis Laforgue. En le voyant de si près, je fus frappé par son visage ridé, pas loin de ressembler à une gargouille ! Mais ce que je ressentis d'emblée chez lui ce fut sa gentillesse, son empathie. Bien sûr je le félicitai et le remerciai pour ce qu'il venait de nous offrir, ensuite...
    - Vous savez, votre ami René-Louis Lafforgue est mort pas loin de chez moi, sur une route que je connais bien, entre Castres et Albi. Vous pouvez me raconter l'aventure "L'école Buissonnière",  son atmosphère libertaire?

    Qu'est que je n'avais pas dit là ! Une grande émotion envahit Paul Prébois et il partit dans ses souvenirs, sur une époque qu'il semblait regretter. Il y avait une sacrée ambiance au cabaret de "L'école Buissonnière"  ! Des artistes comme Guy Bedos, Bobby Lapointe, Christine Sèvres (la compagne de Jean Ferrat), entre autres, s'y  produisirent et... je m'aperçus que nous n'étions plus seul, des collègues, se demandant ce que je faisais avec Préboist, entrèrent dans "le chauffoir" pour écouter notre dialogue.

    Quelques années avant "L'école Buissonnière", Lafforgue et Préboist jouèrent dans une pièce de théâtre antimilitariste en pleine guerre d'Indochine, une pièce évidemment censurée. Ce fut une période difficile, pression de la police et de la gendarmerie, des menaces, mais ils réussirent parfois à se produire, malgré tout, avec courage. Paul Préboist nous donna à voir une période troublée si peu enseignée dans les écoles, il répondit à nos questions avec une grande gentillesse et je crois avec un intérêt et un plaisir partagé. Au bout d'une vingtaine de minutes, il nous informa qu'il devait malheureusement nous quitter, on l'attendait pour un spectacle dans un cabaret de la rive gauche, vers 23 heures.

    Nous regagnâmes nos pénates en se disant que c'est chouette la grève, pourvu qu'elle dure ! Et, comme le titre l'indique, elle dura 45 jours, et puis vint le jour de la reprise...




    Maadadayo !

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